Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Tchekhov (Anton Pavlovitch) (suite)

Après ces six mois de vision de cauchemar, le ressort se relâche. Tchekhov part pour l’Europe, l’Autriche, l’Italie, la France. Il soigne son mal sur les bords de la Méditerranée et se laisse charmer par la beauté des villes italiennes. Mais, dès qu’il revient en Russie, le voici de nouveau surmené, entraîné dans les activités sociales. Il soigne les victimes d’une épidémie de choléra, lutte contre la famine, se dépense sans compter, sans jamais faire ni politique ni morale : « Si nos socialistes essayent d’exploiter le choléra pour leurs propres buts, je me mettrai à les mépriser ; des moyens dégoûtants utilisés pour des buts excellents rendent odieux ces buts eux-mêmes. » Il ne partage d’ailleurs aucune des illusions de l’intelligentsia sur le communisme des moujiks.

Ces activités ne l’empêchent pas d’écrire quelques-uns de ses chefs-d’œuvre : Une morne histoire (1889), la Salle no 6 (1892), Récits d’un inconnu (1893), le Moine noir (1894), Groseilles à maquereaux (1898). Depuis 1892, Tchekhov possède une propriété, Melikhovo, une grande maison basse, isolée et pleine de poésie, bordée par une cerisaie, où il accueille sa famille ; il se promène longuement et s’enferme au fond du jardin pour écrire, dans un petit pavillon qu’il surnomme « le four ». Malgré le climat de tendresse et d’adulation qui l’entoure, il n’est pas heureux, toujours souffrant, las, fatigué de la compagnie de ses parents : « Seule la beauté m’émeut encore », écrit-il ! Il rêve de devenir au plus vite « un petit vieillard chauve, assis derrière un grand bureau dans un confortable cabinet de travail » ! Les critiques littéraires sont souvent acerbes à son égard. Lorsque la Mouette est présentée pour la première fois au théâtre de Saint-Pétersbourg le 17 octobre 1896, le spectacle est un désastre. Les spectateurs bâillent, sifflent ou ricanent très haut. Tchekhov quitte sa loge comme dans un cauchemar et s’effondre chez lui. Deux ans plus tard, en 1898, montée par le Théâtre artistique, la pièce fera un triomphe.


Les dernières années

Dans une salle glacée et mal éclairée de Moscou, une troupe de jeunes acteurs, sous la direction de Stanislavski (1863-1938), répète la Mouette. Frissonnant, malade, Tchekhov assiste à la répétition du fond de la salle ; il admire le jeu varié, la manière tantôt tendre, tantôt coquette de l’actrice qui joue le rôle d’Arkadina, Olga Knipper. Entre Tchekhov et Olga, des liens se nouent. Mais l’écrivain doit partir se soigner à Yalta. Olga vient passer quelques jours à Melikhovo, puis à Yalta. Sa spontanéité, son enjouement, son intelligence aussi distraient Tchekhov. Elle-même est subjuguée par le charme de cet homme malade et seul. Ils font quelques voyages ensemble entre deux tournées théâtrales. Leur liaison date sans doute d’août 1898.

Mais le bonheur est de courte durée. Tandis qu’Olga, qui interprète Elena dans Oncle Vania, est emportée dans un tourbillon de succès, de dîners, de répétitions, de réceptions brillantes, Tchekhov, de plus en plus souffrant, s’ennuie cruellement à Yalta. Pour tromper sa solitude, il écrit une nouvelle pièce, les Trois Sœurs, et, pensant à sa douce, à sa chère actrice, exprime son désarroi par l’intermédiaire de ses héros : « Nous ne sommes pas heureux. Le bonheur n’existe pas ; nous ne pouvons que le désirer. » Lui, qui s’est si bien défendu contre l’emprise des femmes, tombe dans le piège de l’amour, un piège d’autant plus cruel que la maladie et les tournées théâtrales le séparent sans cesse d’Olga. Les médecins, d’ailleurs, qui constatent l’aggravation de son mal, le pressent d’entrer dans un sanatorium. Mais auparavant, le 25 mai 1901, secrètement, Anton et Olga se marient. Il reste à l’écrivain trois ans à vivre.

Trois années de lente agonie. La souffrance morale est plus douloureuse que la maladie. Comme un courant d’air, Olga va, vient et repart, toujours pétulante, vive et aimante, mais incapable de sacrifier sa carrière pour l’homme qui se meurt à ses côtés. Tchekhov reste prostré dans l’attente et note avec amertume : « Si vous craignez la solitude ne vous mariez pas ! » Il envoie sa démission de l’Académie, où le tsar a refusé l’élection de Gorki ; il continue de travailler et écrit une pièce, sa dernière pièce, la Cerisaie, dont il voudrait qu’elle soit un vaudeville : un drame naît sous sa plume. Représentée en janvier 1904, la Cerisaie reçoit un accueil enthousiaste.

Olga ne désespère pas de sauver son mari de la tuberculose et elle l’emmène dans une ville d’eau de la Forêt-Noire, à Badenweiler. « Je m’en vais pour crever », déclare-t-il sans illusion. Une nuit du début de juillet 1904, il fait particulièrement chaud et orageux. Anton, épuisé, réclame un médecin. On fait apporter une bouteille de Champagne pour remonter son cœur affaibli, et Tchekhov s’éteint tout doucement à quarante-quatre ans en murmurant en allemand : « Ich sterbe » (je meurs).


Le chantre de la désespérance

« Le chantre de la désespérance », ainsi Léon Chestov (1866-1938) nommait-il le fin, le bon Tchekhov. Et il ajoutait : « Il a tué les espoirs humains vingt-cinq ans durant ; avec une morne obstination il n’a fait que cela. » Ses pièces, ses nouvelles, sa vie même remettent impitoyablement en cause les fondements de notre existence et dénoncent, dans une sorte de délectation morose, les impostures, les mensonges. Comme le Trigorine de la Mouette, alors au faîte de la célébrité, l’écrivain peut s’écrier : « On me trompe, comme on trompe un malade. Et je crains quelquefois qu’on ne s’approche à pas de loup derrière moi, qu’on me saisisse et qu’on m’emmène comme Propichtchine dans une maison de fou. » Que reste-t-il lorsque le voile des illusions s’est déchiré ? Le vide, le tragique dérisoire du néant.

Les pièces de Tchekhov se déroulent dans le cadre de la province, une province morne et routinière, où les seuls événements sont le défilé de la garnison, les conversations plus ou moins médisantes autour d’un samovar, le passage du docteur ou de l’inspecteur des impôts, une province qui ressemblerait à une eau morte, que trouble un instant, comme le jet d’une pierre, un événement inopiné ; quelques rides à peine, et la vie reprend. Mais, souterrainement, tout se défait dans la dérive de la vie et l’usure du temps. Les Trois Sœurs racontent l’enlisement de trois jeunes provinciales dans un monde en décomposition. Dans la Cerisaie, on assiste à la pitoyable fin d’une propriété, symbole de la famille, livrée aux bûcherons et aux promoteurs. La Mouette est l’histoire d’une jeune fille à la vocation d’actrice, perdue par le désœuvrement d’un homme mûr : agonie d’un amour, d’une maison, d’une société...