Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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taxinomie

Définie primitivement par Augustin Pyrame de Candolle (1813) comme traitant des théories des classifications, cette science se donne en outre pour objectifs de circonscrire, d’après le plus grand nombre possible de caractères, les lots d’individus biologiques constituant des catégories semblables ou comparables, de classer, selon des échelles de subordination, les unités ainsi délimitées, de définir explicitement et de dénommer de manière homogène dans chaque niveau ces unités. On emploie souvent la graphie originelle, taxonomie, qui résulte d’une erreur d’interprétation étymologique.



Historique

Pour ses besoins immédiats (chasse, pêche, cueillette), l’homme discerna très tôt, au sein du monde vivant, des catégories semblables ; il utilisa (élevage, culture) des lots homogènes, montrant, au travers de la descendance, une relative stabilité. Le concept d’espèce « unité taxinomique », définie par rapport à des critères d’appréciation très variables (par exemple, pour les végétaux, chez Dioscoride : les « Aromatiques », les « Médicinales », les « Poisons »), se fit sans doute jour avant le concept d’espèce*, ensemble biologique au sens génétique moderne.


Stade descriptif

De l’Antiquité au Moyen Âge et même à la Renaissance, les anciens naturalistes délimitèrent et décrivirent des unités considérées souvent comme toutes d’égale « valeur », énumérées sous forme de simples listes analogiques mêlant souvent des êtres que nous regardons comme très éloignés maintenant (parfois même des plantes et des animaux). Le « genre » (genos) grec peut, d’ailleurs, se rapporter aussi bien à des formes, à des espèces, à des genres, à des familles de nos appréciations modernes. Ce n’est que beaucoup plus tard que l’on discernera « genre » et « espèce », et que l’on s’éloignera de l’idée que le « genre » avait été créé et que les espèces en dérivaient. Aristote* (ive s. av. J.-C.) connaissait environ 400 animaux, et Dioscoride (ier s. apr. J.-C.) environ 700 plantes.


Stade comparatif

Il est certain que, malgré des tentatives remarquables comme celles d’Albert* le Grand (xiiie s.), le mysticisme qui enveloppa le Moyen Âge ne fut guère favorable à l’avancement des connaissances scientifiques, même au stade purement descriptif. Mais la Renaissance mit en relief, par le biais des traductions et grâce à l’imprimerie (dont on ne doit jamais oublier l’énorme rôle), les écrits des anciens auteurs, de Théophraste à Pline. On les exploita, on compara les descriptions s’appliquant aux mêmes unités (établissement des synonymies) ; ces remises en ordre, qui représentaient déjà un degré élevé d’abstraction, permettaient de saisir plus correctement l’existence de certains caractères majeurs. Conrad Gesner et Andrea Césalpin, au xvie s., ont des vues méthodiques et, à leur suite, s’ébaucheront les premiers essais de systèmes hiérarchisés ; au xviie s. apparaissent des classifications, rendues d’autant plus nécessaires que le nombre des vivants connus augmente rapidement. Gaspard Bauhin (1623) décrit quelque 6 000 plantes ! Par ailleurs, les voyages de découverte et l’invention, vers 1590, du microscope vont concourir puissamment à l’essor des sciences descriptives.


Le stade interprétatif et l’époque moderne

Le raisonnement prend une place de plus en plus évidente, et l’on cherche à relier entre eux et à expliquer un plus grand nombre de faits ; John Ray (1686) définit un critère essentiel de l’espèce (botanique), qui ne « naît jamais d’une semence d’une autre » ; Buffon*, un peu plus tard, s’attache au critère de fécondité ; aux données de la morphologie s’ajoutent désormais celles de l’anatomie. Avec son Systema naturae (1735) et son Methodus sexualis (1737), Carl von Linné* non seulement cerne plus étroitement les affinités entre les espèces décrites, mais aussi développe les classifications hiérarchisées, dont on trouve déjà avec Joseph Pitton de Tournefort (1694) un modèle très rationnel. Une innovation « technique » essentielle marque une nouvelle étape dans l’abstraction : Linné généralise la dénomination latine binominale des unités de niveau « espèce », universalisant ainsi la tentative ancienne de Pierre Belon (1558), du Mans, demeurée sans écho à l’époque. Cette simplification considérable, qui libère zoologie et botanique descriptives des inextricables périphrases latines, facilitera grandement la rédaction des ouvrages. Après les essais de Ray (1686) et de E. J. Van Wachendorff (1747), Lamarck* adopte les « clés dichotomiques », qui, opposant deux à deux les caractères, demeurent aujourd’hui à la base de tous les schémas pratiques d’identification.

Éliminant peu à peu l’utilisation de caractères purement analogiques (par exemple, chez les animaux, présence d’ailes, et, chez les végétaux, port arborescent), les savants du xviiie s., Linné, les Jussieu*, Michel Adanson, entre autres, établissent les premières « classifications naturelles » mettant en valeur les affinités fondamentales entre les êtres.

Bien que, dès l’aube du xviiie s., Johann Jakob Scheuchzer et Antoine de Jussieu aient attiré l’attention sur les végétaux fossiles, il faut attendre Cuvier* et Adolphe Brongniart au xixe s. pour que, à la faveur du développement des arguments paléontologiques, s’introduise une nouvelle dimension : le facteur temps. On essaiera alors de saisir non seulement les affinités entre les êtres actuellement vivants, mais aussi celles qui peuvent être supputées entre vivants et fossiles, traces de formes vivantes disparues. Les notions de transformisme (Lamarck), d’évolution (Darwin), d’hérédité (Mendel) s’imposent peu à peu. Néanmoins, les grandes classifications du xixe s. demeurent « statiques » ; quelques essais font exception, surtout en zoologie, tel celui d’Ernst Haeckel (1868), à l’époque où naît l’écologie. Durant le xxe s., plusieurs classifications phylogéniques, sortes d’« arbres généalogiques », ont permis de situer animaux et végétaux dans le contexte des faits d’évolution.