Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
T

Tanizaki Junichirō (suite)

La culture classique exerce alors une sorte de fascination sur notre auteur, qui se traduit dans un chef-d’œuvre, Mōmoku-monogatari (le Dit de l’aveugle, 1931), roman historique. Il s’agit d’une sorte de « reconstitution archéologique » de la vie et du langage du xvie s. : c’est l’histoire de la vie mouvementée d’une femme de cette époque « de bruit et de fureur », contée par son masseur aveugle ; l’héroïne est la sœur cadette d’Oda Nobunaga, le chef de guerre qui refit l’unité du Japon contre les grands féodaux, aux mains de qui cette femme n’est qu’un pion sur l’échiquier politique ; conte cruel où l’érotisme sadique se détache sur un fond de meurtres et d’incendies.

Érotisme et esthétisme cependant amènent Tanizaki à s’intéresser de plus près au chef-d’œuvre inégalé de la littérature classique, le Genji-monogatari, le « dit du Genji », le grand roman de l’an 1000. Il en entreprend la traduction en langue moderne, dont il publie une première version de 1939 à 1941 et dont l’édition définitive deviendra l’un des bestsellers des années 1950.

Toute la critique notera l’influence du Genji sur l’œuvre maîtresse de Tanizaki, Sasame-yuki (Fine-Neige, trad. franc. : les Quatre Sœurs). La publication en feuilletons, commencée en 1943, sera presque immédiatement interrompue par la censure, qui l’estime incompatible avec la « mobilisation spirituelle de la nation ». C’est en effet l’histoire d’une famille bourgeoise d’Ōsaka, de novembre 1936 à avril 1941, dont toute référence à l’actualité politique et militaire est rigoureusement bannie ; l’unique préoccupation des personnages est en effet de trouver un mari à Yuki la blanche, beauté du type le plus classique, qui traverse le roman avec une impassibilité qui déconcerte les prétendants successifs. Réplique féminine du Genji, incarnation de l’idéal féminin de l’auteur, symbole de l’esthétique tanizakienne ? La critique n’est pas moins perplexe que les partenaires masculins de Yuki devant cette figure à la fois fascinante et énigmatique.

Sasame-yuki ne sera publié qu’après la Seconde Guerre mondiale (1946-1948), et une nouvelle série de chefs-d’œuvre suivra : Shōshō Shigemoto no haha (la Mère du capitaine Shigemoto, 1950), développement d’une anecdote d’un recueil du Moyen Âge, Kagi (la Clé, 1956 ; trad. franc. : la Confession impudique) et Fūten rōjin nikki (Journal d’un vieux fou, 1962), qui évoquent tous trois le drame de l’érotisme chez le vieillard. Le thème paraît cependant traité avec une bien plus grande efficacité dans le roman « historique » qui permet à l’auteur un plus grand détachement que dans le cadre contemporain ; la tentation est grande en effet d’assimiler à l’auteur les héros des deux « confessions », et sa légende, qu’il a, avec une certaine complaisance, laissé s’accréditer, n’est certes pas pour dissiper la confusion.

Quoi qu’il en soit, Tanizaki apparaît d’ores et déjà, quelques années après sa mort, comme l’un des écrivains les plus considérables de ce siècle, l’un des plus difficiles à déchiffrer aussi, tant le personnage est ambigu sous le masque protéiforme dont il s’affuble. Interprète passionné du goût japonais le plus traditionnel, il n’en est pas moins profondément marqué par l’influence occidentale. Ce qui pourrait expliquer son succès en Occident, succès qui, pourtant, repose en partie sur un malentendu, puisque ses œuvres les plus japonaises ne sont pas traduites encore. Toute son œuvre n’est peut-être somme toute qu’une tentative pour réaliser la difficile synthèse de deux courants de civilisation, synthèse dont il décrit symboliquement les vicissitudes dans l’Éloge de l’ombre, quand il évoque les mésaventures qui attendent le Japonais qui veut intégrer les éléments du confort moderne dans une maison de style traditionnel.

R. S.

Tannery (Jules)

Mathématicien français (Mantes 1848 - Paris 1910).


Il reçoit ses premières leçons de son père, ingénieur des chemins de fer, puis de son frère Paul (1843-1904), futur historien des sciences qui enseigna la philosophie gréco-latine au Collège de France et qui exerça sur lui une vive influence, tous deux restant toute leur vie très étroitement unis. Au lycée de Caen, il suit, la même année, les classes de mathématiques élémentaires et de philosophie, remportant au concours général le premier prix de mathématiques et le premier prix de philosophie. Reçu en 1866 second à l’École polytechnique et premier à l’École normale supérieure, section sciences, il opte pour cette dernière. Agrégé en 1869, il est nommé au lycée de Rennes, puis en 1871 à celui, de Caen. En 1872, il revient à l’École normale comme agrégé préparateur. Après avoir soutenu sa thèse en 1874, il est délégué dans une chaire de mathématiques spéciales au lycée Saint-Louis, puis supplée Claude Bouquet (1819-1885) dans la chaire de mécanique physique et expérimentale de la Sorbonne (1875-1880). Nommé en 1881 maître de conférence à l’École normale, puis en 1882 à l’École normale supérieure de jeunes filles, il devient en 1884 directeur des études scientifiques à l’École normale, fonctions qu’il garde jusqu’à sa mort.

Ce sont les principes des mathématiques et la façon de les exposer qui l’ont surtout préoccupé : il s’est appliqué particulièrement à méditer sur les fondements de l’analyse, dont il a approfondi les principes. Tournant ses efforts vers l’enseignement, la coordination et la divulgation des vérités acquises, il a moins découvert de vérités nouvelles. Son influence sur l’enseignement fut considérable et se fit sentir à tous les degrés. Certains de ses contemporains lui ont reproché un goût trop marqué pour l’abstraction. Mais il n’a jamais pensé que les méthodes d’enseignement les plus abstraites soient les meilleures, et il a travaillé plus que tout autre aux réformes par lesquelles on s’est efforcé, au début du xxe s., de rapprocher l’enseignement des mathématiques des réalités. Selon Tannery, les professeurs ne doivent pas ignorer les fondements logiques de la science qu’ils enseignent et, s’ils ne doivent pas tout dire, il ne faut pas que ce soit par ignorance, mais par la claire conscience de leur devoir à l’égard d’intelligences en voie de formation. (Acad. des sc., 1907.)

J. I.