Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Talleyrand-Périgord (Charles Maurice de) (suite)

Malgré l’éclatante réussite de la politique impériale, Talleyrand vit alors dans l’attente du « commencement de la fin ». « Je restai assez au courant des affaires pour calculer l’époque de la catastrophe », écrira-t-il. Mal surveillé par le duc de Rovigo, ministre de la Police complaisant, son hôtel de la rue Saint-Florentin est devenu un centre d’opposition. « Je n’ai conspiré de ma vie qu’aux époques où j’avais la majorité de la France comme complice », expliquera encore le prince.

L’ère des grandes défaites survenue, il travaille de son mieux à déboulonner le colosse, escomptant l’arrivée prochaine des coalisés à Paris. Il en avance même l’heure en faisant parvenir des conseils stratégiques à l’état-major russe. Grâce au stratagème d’un ami, M. de Rémusat, qui fait fermer plus tôt que prévu la barrière de Chaillot, il demeure dans la capitale malgré les ordres de l’Empereur, après le départ du Conseil de régence. Il peut ainsi accueillir les Alliés et recevoir le tsar chez lui, rue Saint-Florentin.

Devenu chef du gouvernement provisoire (1er avr. 1814), Talleyrand fait proclamer par le Sénat la déchéance de l’Empereur et use de son influence pour rendre à Louis XVIII sa couronne. Il va au-devant du comte d’Artois, envoyé par son frère en estafette, puis fait signer la convention d’armistice (23 avr.) qui précède le traité de Paris. Le roi, dès son retour, le nomme ministre des Affaires étrangères et l’envoie comme plénipotentiaire au congrès de Vienne. « Je me crus le droit et je regardais comme un devoir de réclamer ce poste », dira le prince. Son habileté diplomatique lui permet en effet, face aux représentants des autres États, de redevenir le meneur du jeu. Affectant une attitude de complet désintéressement et brandissant le sacro-saint principe de la légitimité, il réussit à diviser les Alliés et à replacer la France à son rang de grande puissance. En revanche — et les historiens le lui reprocheront plus tard vivement —, il consent à l’installation de la Prusse sur le Rhin.


La Restauration

Le retour de l’île d’Elbe arrête Talleyrand dans ses élans. Après Waterloo, il trouve le roi moins bien disposé à son égard. Il obtient cependant la mission de former le ministère (9 juill.), mais doit, à regret, accepter la présence de Fouché à ses côtés (« le vice appuyé sur le crime », dira Chateaubriand, qui voit arriver les deux hommes ensemble). Talleyrand s’empressera du reste d’abandonner ce mauvais compère lorsqu’il le verra près d’être chassé. Entre-temps, il s’est efforcé de pallier les abus de l’occupation et a vainement tenté de tenir tête aux ultras. Mais les haines de l’extrême droite s’amoncellent sur la tête de l’évêque renégat. Après l’élection de la Chambre introuvable, il doit offrir sa démission (23 sept. 1815). Il affecte l’impassibilité : « C’est sans regret que je me retirai des affaires publiques, avec la résolution arrêtée de n’en plus jamais prendre la direction », écrira-t-il. Il est permis de ne pas le croire sur parole... À son départ, il reçoit du roi le titre de grand chambellan.

Le prince vit alors la plus grande partie de l’année à Valençay, où sa nièce Dorothée de Périgord — promue duchesse de Dino en 1817 — joue le rôle de châtelaine (Talleyrand a réussi à éloigner sa femme légitime). Il veut alors ignorer les attaques dont il est l’objet. Le Dictionnaire des girouettes le surnomme le prince de « Bien au vent », les caricaturistes raillent les palinodies de l’« homme aux six têtes », le personnage prêt à servir ou à desservir tous les régimes. Aigri par l’inaction, Talleyrand critique toutes les initiatives du gouvernement. Selon le mot de Castellane, la vue d’un ministre des Affaires étrangères lui fait toujours mal. Il continue cependant à siéger à la Chambre des pairs. En 1821, son intervention en faveur de la liberté de la presse le met en vedette. En 1823, attaqué par le duc de Rovigo au sujet de sa participation à l’affaire d’Enghien, il a la satisfaction de voir le roi fermer la porte des Tuileries au nez de son accusateur.

Après la mort de Louis XVIII, il se montre plus rarement en public. Il va pourtant à Reims assister au sacre de Charles X. Toujours clairvoyant, il devine que les ultras conduiront le roi à sa perte. En 1827, il est victime d’un pénible incident : au cours d’une cérémonie à Saint-Denis, il est ignominieusement giflé par un aventurier nommé Maubreuil. Il affecte devant les tiers un superbe mépris à l’égard de ce « coup de poing » qui l’a pourtant jeté par terre. Par allusion à l’ouvrage de La Mennais, l’Essai sur l’indifférence en matière de religion, le public, égayé, raille l’« indifférence du prince en matière de soufflet ».


La monarchie de Juillet

Passé ouvertement dans l’opposition libérale, Talleyrand s’est lié d’amitié avec Thiers, Royer-Collard, Armand Carrel et surtout avec le duc d’Orléans. Lorsque éclate la révolution de Juillet, il envoie un message à Mme Adélaïde, la priant de pousser son frère à prendre la tête du mouvement. Puis il adjure Louis-Philippe d’accepter la couronne. Celui-ci le remercie de son dévouement en le nommant, non pas ministre, mais ambassadeur en Angleterre : « Ce n’est pas à Paris mais à Londres qu’on a besoin de moi », affirmait le prince. Le cabinet de Saint James ne se montre en effet pas très favorable au nouveau régime, et il est nécessaire de s’assurer de l’amitié britannique à une heure où les gouvernements conservateurs du continent se montrent hostiles au roi « usurpateur ». Le prestige de Talleyrand est considérable à Londres, et l’accueil des Anglais dépasse ce qu’on peut espérer. L’ambassadeur réussit à créer un climat de confiance entre les deux pays. À cette époque, le problème le plus brûlant est celui de l’indépendance belge. La France et l’Angleterre le résolvent de concert, et l’on voit à Bruxelles l’avènement de Léopold Ier, qui va épouser la fille de Louis-Philippe. « M. de Talleyrand a bien servi la France », déclare, sentencieux, Royer-Collard. Le dernier acte diplomatique du prince est, le 22 avril 1834, la signature du traité de la Quadruple-Alliance (France, Angleterre, Espagne, Portugal).