Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
T

tabou (suite)

Même actuellement, dans les nouveaux États, il se peut que soient créés temporairement ou réintériorisés des tabous protecteurs du groupe en cas de conflit. B. Verhaegen nous décrit ainsi l’immunisation magique des guerriers simbas lors des rébellions du Sud-Maniema (Zaïre). Les tabous relatifs au contact impur avec des femmes, des étrangers et des non-initiés, les tabous relatifs à l’eau, les tabous alimentaires, les interdits tactiques de fuir, de se retourner sous peine de mort par effet magique, lui apparaissent comme un gage de puissance, un facteur de protection surnaturelle et un instrument de la discipline militaire assurant la cohésion et la stabilité de l’armée populaire. Telle est la fonction immunisatrice des tabous.

Moyen de défense de la société pour sa survie, de préservation d’une intégrité idéologique et morale, épreuve de la soumission de l’individu au groupe et notamment aux détenteurs du pouvoir, le tabou se présente comme un système de contrôle des hommes, de telle sorte que le langage du pouvoir se confond souvent avec le langage des interdits. De là vient la possibilité d’une fonction oppressive ou coercitive des tabous lorsque le pouvoir outrepasse ses droits et restreint le champ des libertés. Se fondant sur le cas des îles Fidji, T. Williams, en 1870, remarque que « le système des tabous est le secret du pouvoir et de la force dont dispose un gouvernement despotique ». Et le missionnaire Ellis note qu’en Polynésie le système des tabous devint aux mains des classes dirigeantes (prêtres et rois) un puissant engin au service du contrôle politique et social. Émanant d’un pouvoir, le tabou le manifeste. Il le protège simultanément, en ce sens que la puissance des sanctions qui se déploient contre une transgression renforce l’interdit capital d’accès au pouvoir sacralisé. Autrefois, par exemple, les tabous décrétés par les anciens des tribus australiennes ou de groupes totémiques revêtaient habituellement la forme de prohibitions alimentaires et de règles matrimoniales restrictives à observer par les jeunes au profit de ceux qui étaient plus avancés en âge. Là, le tabou était l’instrument et la garantie du pouvoir des gérontes, comme il pouvait l’être du pouvoir des sociétés secrètes.

Tandis que se maintiennent, soit par tradition, soit par attachement religieux, ou encore pour des raisons affectives, certains tabous coutumiers, un processus de sécularisation et de désacralisation affecte actuellement un peu partout les prohibitions magiques, morales et rituelles, qui s’accompagne d’une multiplication des moyens pour faire dévier et supprimer les conséquences de l’interdit. Le lien de fatalité entre transgression et châtiment s’efface à mesure que, sous l’effet de contacts culturels, la stratégie humaine intervient activement pour tromper impunément les dieux et les pouvoirs civils. Un déplacement du champ des interdits touchant naguère le domaine semi-privé (alimentation, sexualité, naissance, maladie, mort...) et portant désormais sur la vie publique de l’individu inséré dans une collectivité nationale provoque inéluctablement une remise en question de la nature, des fondements et de la pertinence de la plupart des obligations restrictives de l’activité humaine.

C. R.

➙ Sacré.

 W. R. Smith, Lectures on the Religion of the Semites (Édimbourg, 1889 ; 3e éd., Londres, 1927). / J. G. Frazer, The Golden Bough (Londres, 1890, 2 vol., nouv. éd., 1963, 13 vol. ; trad. fr. le Cycle du rameau d’or, Geuthner, 1925-1935, 12 vol.) ; Taboo and the Perils of the Soul (Londres, 1911, nouv. éd., 1955 ; trad. fr. Tabou et les périls de l’âme, Geuthner, 1927). / A. Van Gennep, Tabou et totémisme à Madagascar (Leroux, 1904). / E. Durkheim, les Formes élémentaires de la vie religieuse. Le système totémique en Australie (Alcan, 1912 ; nouv. éd., P. U. F., 1968). / S. Freud, Totem und Tabu (Vienne, 1912 ; trad. fr. Totem et tabou, Payot, 1923, nouv. éd., 1973). / G. Róheim, Animism, Magic and the Divine (Londres, 1930) ; Magic and Schizophrenia (Londres, 1955). / L. Lévy-Bruhl, le Surnaturel et la nature dans la mentalité primitive (Alcan, 1931 ; nouv. éd., P. U. F., 1963). / F. R. Somerset lord Raglan, le Tabou et l’inceste (trad. de l’angl., Payot, 1935). / A. R. Radcliffe-Brown, Taboo (Cambridge, 1939) ; Structure and Function in Primitive Society (Londres, 1952 ; trad. fr. Structure et fonction dans la société primitive, Éd. de Minuit, 1969). / H. Webster, Taboo, a Sociological Study (New York, 1942, nouv. éd., 1973 ; trad. fr. le Tabou, Payot, 1952). / F. Steiner, Taboo (Londres et New York, 1956). / C. Lévi-Strauss, le Totémisme aujourd’hui (P. U. F., 1962) ; la Pensée sauvage (Plon, 1962). / M. Douglas, Purity and Danger. An Analysis of Concepts of Pollution and Taboo (New York, 1966 ; trad. fr. De la souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou, Maspero, 1971).

Tabriz

V. d’Iran ; 403 000 habitants.


Ville principale de l’Azerbaïdjan iranien, située sur la grande route qui conduit du Plateau iranien vers la mer Noire, la cité s’est établie dans la vallée de l’Ādji Tchāy — long couloir S.-E. - N.-O. entre les massifs du Sahand et du Qaradje Dāgh —, au confluent du Meydān Tchāy — rivière descendant du Sahand, qui irrigue la ville —, non loin de la pointe septentrionale du lac d’Ourmia (ou lac de Rezāyè) et du croisement de la route S.-N., qui longe la rive orientale du lac. Toujours actif centre régional, elle a eu, à deux reprises dans l’histoire, d’importantes fonctions : à l’époque mongole, où elle fut capitale de l’Iran, avant de le rester des principautés des Akkoyunlu et des Karakoyunlu ; au xixe s., où, après l’ouverture de la mer Noire au commerce occidental, elle fut la porte de l’Iran sur le monde extérieur, le point de départ des caravanes vers Trébizonde et de la route la plus courte vers l’Europe ; cette fonction commerciale se prolongea lorsque, vers la fin du siècle, les relations s’organisèrent à travers le territoire russe, auquel la ville fut rattachée au début du xxe s. par voie ferrée (à écartement russe).