Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Syrie (suite)

Le résultat des vagues mongoles est, d’une part, la désertification définitive, par destruction des systèmes d’irrigation, de larges régions syriennes et, d’autre part, une terrible dépopulation, à laquelle contribue aussi la peste noire. Malgré cela, le régime mamelouk, au cours de plus de deux siècles et demi, saura conserver à la Syrie une relative unité, tandis que lui est assurée une défense militaire appréciable, due à l’aristocratie guerrière vivant des iqṭā‘, apanages non exempts du fisc.


La Syrie ottomane (1516-1918)

Maîtres d’un nouvel État puissamment structuré par des souverains d’envergure et doté d’une armée moderne (artillerie), les Ottomans* se heurtent au Moyen-Orient à l’État mamelouk. Le sultan Selim Ier (1512-1520) conquiert la Syrie-Palestine par la bataille de Mardj Dābiq en 1516, puis l’Égypte et l’Arabie. Évinçant le dernier calife ‘abbāsside qui réside au Caire sous la tutelle mamelouke, il prend le titre de calife. Le système politique ottoman rappelle la centralisation byzantine, mais il est tolérant, sa seule exigence étant la rentrée de l’impôt. La Syrie est divisée en trois pachaliks, Damas, Tripoli et Alep, eux-mêmes subdivisés en sandjaks, qui ont à leur tête les principales villes. Dans l’ensemble, la paix règne, à part la révolte de Djanbirdī al-Rhazālī, ancien gouverneur mamelouk de Damas, en 1521, réprimée par les milices janissaires, l’irrédentisme des monts Liban avec les émirs Ma‘n pendant la première moitié du xviie s. et des guerres contre la Perse séfévide jusqu’à l’accord de 1639. En 1660, un nouveau pachalik est créé à Ṣaydā pour surveiller le Liban, où gouvernent les émirs Ma‘n, puis Chihāb. À Damas et à Ṣaydā, les pachas sont souvent choisis dans la famille Aẓm. L’économie syrienne est stimulée par la domination de la Porte, qui défend les frontières et offre le grand marché de son empire. Cependant, la Syrie ne se relève pas, surtout dans les campagnes, d’avoir perdu 40 p. 100 de sa population au xve s., population qui n’excède pas alors un million et demi d’habitants.

Du xviie au xviiie s., on assiste à une lente inversion de la structure des échanges au profit de l’Europe, qui inonde le marché ottoman de ses produits manufacturés. Les exportations syriennes diminuent, se bornant à la laine brute, à la soie grège et au coton, alors que les importations augmentent. Ensuite, la révolution industrielle anglaise rend caduque l’économie traditionnelle du Moyen-Orient. Pour se protéger de l’expansion européenne, l’Empire ottoman se replie sur lui-même ; il en résulte dans les provinces une économie axée sur l’agriculture, un vieillissement des institutions et des services, dont les fonctionnaires sont de plus en plus corrompus, et une fiscalité qui s’alourdit pour assurer l’entretien d’une armée souvent révoltée (Janissaires).

Le xixe s. s’ouvre au lendemain de la campagne du général Bonaparte, qui pousse son offensive en Syrie-Palestine. Acre, défendue par Djazzār pacha (en turc Ahmed Paça Cezzar), le Français Phélippeaux (1768-1799) et la flotte britannique de l’amiral Sidney Smith (1764-1840), résiste, mais l’armée ottomane est battue au mont Thabor (avr. 1799). L’importance de la campagne de Bonaparte réside dans l’introduction des idéaux de la Révolution française au Moyen-Orient et la reprise de contact direct avec l’Europe. L’esprit des réformes de Méhémet-Ali* (1804-1849) en est directement issu. Ces idées et un certain renouveau de la culture arabe classique, dû aux écoles des missions, préludent au mouvement de Renaissance arabe (al-Nahḍa).

Pendant les premières décennies du xixe s., la Syrie est tiraillée entre le pouvoir ottoman et la puissance grandissante du khédive d’Égypte, ce qui entraîne un jeu politique complexe entre ses particularismes : Bachīr II Chihāb (1788-1840) et les chrétiens du Liban, les Druzes de la région d’Alep, les clans féodaux des Nuṣayrīs de Ḥamā, les pachas turcs rivaux d’Acre et de Damas. Méhémet-Ali finit par occuper la Syrie en 1831. Cependant, sa puissance sur la route de l’Inde déplaît aux Britanniques. Aussi la diplomatie britannique suscite-t-elle des révoltes contre la conscription et la fiscalité du khédive ainsi qu’une guerre avec les Ottomans, qui sont battus en 1839. Le 15 juillet 1840, la Grande-Bretagne, l’Autriche, la Prusse et la Russie, au traité de Londres, envoient un ultimatum à Méhémet-Ali. En septembre, la flotte britannique bombarde Beyrouth et soulève le peuple libanais. Bachīr se rend aux Britanniques et les Égyptiens évacuent la Syrie-Cilicie-Palestine au cours d’une retraite meurtrière.

Commence alors pour la Syrie et le Liban, une période d’anarchie provoquée par les réactions ottomanes aux interventions répétées des puissances occidentales ; celles-ci prennent prétexte de protéger les chrétiens, qu’elles rendent ainsi suspects à la Porte. Cela aboutit en 1860 à des massacres de chrétiens par les Druzes dans les villes de la côte et à Damas. Vers le milieu du siècle, le mouvement de la Nahḍa prend toute son ampleur avec la création à Beyrouth de nombreuses associations culturelles (Société des sciences et arts de Beyrouth en 1847, Association des sciences syriennes en 1868, Association scientifique orientale en 1882), et la parution de revues et de journaux arabes, dont les premiers sont publiés au Caire par les intellectuels exilés sous le règne du sultan Abdülhamid II (1876-1909).

Le mouvement s’est rapidement politisé avec les idéologues tels ‘Abd al-Raḥmān al-Kawākibī (1849-1902), Farah Anṭūn ou Qāsim Amīn (1865-1908), et une organisation politique se fonde à Beyrouth, qui publie en 1880 un manifeste.

Ce mouvement réclame l’autonomie linguistique et administrative des provinces arabes au sein de l’Empire ottoman, dont les différentes réformes administratives depuis 1864 (à la suite de l’intervention française en faveur des maronites victimes des Druzes, le « règlement de la Montagne » assure alors une certaine autonomie au Liban chrétien), n’enrayent pas la décadence dans laquelle la Syrie est entraînée avec l’ensemble de l’Empire Ottoman.

Dans la seconde moitié du siècle, une certaine modernisation se dessine avec des sociétés à capitaux européens qui dotent le pays d’une infrastructure économique. Une classe moyenne de marchands et de petits industriels commence à faire son apparition dans les villes.