Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Syrie (suite)

Mais les caractères essentiels de la civilisation du couloir syrien entre le xve et le xiie s. sont en fait ceux de la zone dominée par les Égyptiens, le pays de Kinahhou (d’où vient le Canaan de la Bible), qui comprend toute la Palestine, le Liban (avec sa plaine côtière et sa dépression intérieure), la région de Damas ainsi que, plus au nord, la bande littorale jusqu’à Ougarit et une partie de la vallée moyenne de l’Oronte. Les cités de cet ensemble nous sont bien connues grâce aux Annales de Thoutmosis III, aux textes d’Ougarit (xive-xiiie s.) et aux archives trouvées en Égypte à Tell al-Amarna (la capitale d’Akhenaton), qui comprennent près de quatre cents lettres échangées entre les pharaons Aménophis III et Aménophis IV, d’une part, et entre les grands rois de l’Asie occidentale et les roitelets du couloir syrien, d’autre part.

La domination égyptienne en Syrie se contente de moyens très limités : des troupes d’effectifs modestes concentrées dans quelques camps ; un petit nombre de « Grands », ou « Surveillants », d’origine égyptienne, cananéenne ou mitannienne, contrôlant les centaines de cités-États, qui restent gouvernées soit par un prince (appelé homme ou hazânou), soit par un conseil des « Fils » de la cité. Mais cette administration se contente d’enregistrer les dénonciations mutuelles des roitelets et ne se préoccupe que de la levée du tribut.

Cette ponction annuelle semble donner un coup de fouet aux productions locales. Les bonnes années, la Syrie regorge de grains, d’huile d’olive et de vin ; en tout temps, elle exporte ses bois et ses résines. D’ailleurs, ses relations économiques ne se limitent pas à l’Égypte : elle voit affluer les caravanes de l’Asie occidentale, qui continuent à lui livrer des métaux et du lapis-lazuli, les bateaux de Chypre, de la Crète et, à partir du xive s., du monde mycénien, qui laissent, comme vestiges indestructibles d’un commerce fort actif, des vases, qui se rencontrent par milliers sur les sites de Palestine, et des idoles, qui attestent la présence de comptoirs mycéniens à Ougarit et à tell Abu Hawam (au nord de Haïfa). Mais la principale activité de la Syrie, c’est maintenant son artisanat, qui perfectionne les techniques du temps : verre, fritte, « faïence », pourpre, bronze, orfèvrerie, travail du bois et de l’ivoire, huiles parfumées, etc. L’art local réalise une koinê plus poussée que celle du bronze moyen, avec la perfection un peu froide d’un véritable classicisme (patères d’or d’Ougarit). Il est dominé par l’influence égyptienne, d’autant plus qu’à la même époque l’art de la vallée du Nil, qui emploie certainement des Syriens, emprunte beaucoup aux œuvres fabriquées dans le domaine asiatique du pharaon. Mais l’artiste cananéen, qui utilise les thèmes iconographiques de l’Égypte, les adapte aux réalités de son pays, où la civilisation indigène garde toute sa vigueur, malgré l’afflux des étrangers — conquérants et marchands.

Le site le mieux connu de l’époque, Ougarit, révèle cette réalité profonde sous le vernis du cosmopolitisme. Ce petit royaume, qui, au xive s., est passé de la domination de l’Égypte à celle des Hittites, reçoit des navires et des caravanes de tout l’Orient, et on y a trouvé des textes en huit langues akkadien, sumérien, hourrite, ougaritique (dialecte sémitique local), égyptien, hittite, louwite (forme dite « hittite hiéroglyphique »), chypriote —, pour lesquelles on n’a pas employé moins de cinq sortes différentes d’écriture. Les scribes d’Ougarit tiennent donc une place capitale dans les efforts de simplification de l’écriture, qui sont, au IIe millénaire, la spécialité du Kinahhou, où les contacts avec tant de civilisations ont développé le sens pratique. Ils ont posé le principe d’un alphabet transcrivant les consonnes des mots et ont créé deux alphabets à l’aide de signes d’allure cunéiforme de leur invention. Le plus répandu de ces alphabets a servi principalement à la rédaction des mythes cananéens (xive-xiiie s.), textes qui restent souvent obscurs, mais qui servent à mieux comprendre les œuvres d’art du couloir syrien, la religion des Phéniciens et celle des Hébreux.

Cette persistance du fonds cananéen dans un pays dominé pendant trois siècles par des empires étrangers aux civilisations brillantes et conquérantes ne s’explique bien que par la persistance d’un important milieu pastoral à l’est du couloir syrien, aux confins du désert. Domaine purement sémitique et sans doute amorrite, qui ne cesse d’envoyer vers la zone des villes et des campagnes cultivées des groupes diversement appréciés, journaliers, mercenaires ou brigands, comme les Hapirou (Habiru), en qui l’on a cru voir un moment les premiers Hébreux.

Les invasions des xiie et xie s. av. J.-C.

À la fin du bronze récent, les populations de la Méditerranée se mettent en mouvement et attaquent les grands États. Le groupe que les Égyptiens appellent Peuples de la mer, après avoir détruit l’Empire hittite, envahit par le nord le couloir syrien, dont il détruit les villes sur son passage. Le pharaon Ramsès III bat les envahisseurs sur terre et sur mer (1191), en Phénicie ou dans le delta du Nil. Les vaincus se dispersent, et seuls deux des Peuples de la mer restent dans la région : les Philistins (qui vont donner leur nom à la Palestine) occupent la Shefela, et les Tjikal (Teucriens ou Siculés ?) établissent une base de piraterie au port de Dor (au sud du Carmel).

Vers 1150, l’Égypte, affaiblie par la lutte contre ces envahisseurs, abandonne ses dernières positions en Palestine. Livrées à leurs seules forces, les cités cananéennes subissent une autre invasion, venue de l’est, celle des Araméens, une vague de population de langue sémitique qui succède à celle des Amorrites. Les nouveaux venus commencent par piller et massacrer, puis, au terme d’une lente conquête, ils se fixent comme groupes guerriers dans les cités-États qui acceptent leur domination. Dans ces minorités qui occupent le Kinahhou, sauf le littoral, au cours des xiie et xie s., puis, de façon sans doute plus pacifique, la partie septentrionale de la Syrie du xe au viie s., on peut distinguer deux catégories : la première comprend les peuples (Israélites ou Hébreux*, Moabites) qui adoptent un cananéen légèrement aramaïsé ; la seconde correspond aux Araméens proprement dits (centre et nord de la Syrie), qui font disparaître avant le viie s. le cananéen de leur zone d’occupation.