Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Swift (Jonathan) (suite)

« [...] Ma harpe fut montée
Sans un seul mot
des traits de Cupidon,
Des prunelles assassines,
ou des cœurs qui saignent.
D’estime et d’amitié possédé,
Je n’ai jamais admis
l’amour chez moi »

(To Stella, who collected and transcribed his Verses, 1720).

Swift garde sans doute un souvenir amer de l’échec de sa première et unique demande officielle en mariage. « Varina », alias miss Jane Waring, connue vers 1695, en refusant le jeune prêtre aux maigres revenus, blesse son orgueil et le détourne à jamais des formes traditionnelles de l’Amour. Il leur préfère un commerce subtil et ambigu d’amitié amoureuse. En particulier avec de toutes jeunes femmes, et intelligentes. On pense évidemment à Ruskin et à Rose La Touche, à Lewis Carroll et à Alice Liddell quand on évoque les relations de Swift avec ses deux Esther. À vingt-deux ans, chez sir William Temple, Swift rencontre la première, Esther Johnson, de naissance mystérieuse et âgée alors de huit ans. Elle deviendra « Stella ». Peut-être aussi son épouse secrète en 1716. Dix-huit ans plus tard, le chanoine de Saint-Patrick, alors quadragénaire, découvre « Vanessa » et ses dix-neuf ans, Esther Vanhomrigh, fille d’un riche marchand hollandais. De Stella, il écrit dans son poème « To Stella, visiting me in my Sickness » (1720) : « Elle possédait plus d’esprit que n’en reçoit ordinairement son sexe. » Comme Lewis Carroll, il choisit un langage adapté à sa jeunesse, dont on retrouve les marques affectueuses et familières dans Journal to Stella, qui réunit sa correspondance avec la jeune fille durant son séjour à Londres de 1710 à 1714. Le même ton et la même discrétion avec des allusions compréhensibles d’eux seuls imprègnent ses lettres à Vanessa, et Cadenus and Vanessa exprime une fois encore le caractère dominant d’une certaine jouissance cérébrale dans la fréquentation de celle qui doit à Pallas « [...] les semences longtemps inconnues de la gent féminine, / Principalement accordées aux cœurs virils, / Les semences du savoir, du bon sens, de l’esprit ». Qu’on ne s’y trompe pas toutefois. L’apparente misogynie de Swift ne s’accompagne nullement de l’admiration du reste du monde.


« J’écris dans le noble but d’instruire, d’améliorer le genre humain [...] »

(les Voyages de Gulliver, IV, xii).

Une passion dévorante de réformateur anime la plume de Swift, et nul n’y échappe, ni femme, ni homme. Swift se fait le défenseur de la rectitude des mœurs religieuses et politiques, de la vie courante, ainsi que de l’hygiène physique et mentale des humains. Bien des fois avec dureté. Mais on n’extirpe jamais le mal sans quelque douleur. Lettres, pamphlets, tracts, satires, poésies ou romans luttent pour la Raison. Avec la Raison. Sous l’allégorie des trois frères de A Tale of a Tub apparaît la satire des Églises chrétiennes, incapables de préserver l’intégrité de la religion, avec Peter, « un coquin » et « un gredin », avec Jack, dont il dit que « le zèle ne trouve jamais si grand ravissement que lorsque vous lui donnez quelque chose à déchirer », et enfin avec Martin, le plus sage en définitive, quoique « extrêmement flegmatique et composé ». Dans les « Digressions » qui entrelardent ce Conte du tonneau se dessine aussi la critique du pédantisme, thème favori de Swift et objet de la Bataille des livres, épopée burlesque mettant en scène la Critique à tête d’Ane, fille de l’Orgueil, épouse de l’Ignorance, sœur de la versatile Opinion et mère d’une longue lignée, Bruit, Impudence, Ennui, Vanité, Catégorique, Pédantisme et Mauvaises-Manières. Homère y malmène Sam Wesley et y décervèle Perrault et Fontenelle. Swift ne manque aucune occasion de faire entendre la voix de la Raison. Il suffit parfois d’une Méditation sur un manche à balai : « [...] mais un balai, me direz-vous peut-être, représente un arbre se tenant sur la tête ; et s’il vous plaît, comment définirez-vous l’homme, sinon une créature à l’envers, ses instincts animaux dominant perpétuellement sa raison, sa tête là où ses talons devraient se trouver, se vautrant par terre [...]. » Voilà Swift et son lecteur prêts à passer dans l’univers cher à S. Butler ou à Carroll, là où l’exacte mesure de l’homme se prend à la jauge de la relativité.

Avec les Voyages dans plusieurs nations éloignées du monde par Lemuel Gulliver, d’abord chirurgien, puis capitaine de divers navires, on franchit le pas. L’ouvrage impressionna les plus grands esprits du temps — à commencer par le difficile Pope et, en France, Montesquieu, Voltaire ou Marivaux — pour finir, selon le processus habituel, comme Robinson Crusoe, en classique pour enfants. Swift n’en rêvait pas autant en une époque où trois cents livres poussaient à dénoncer l’auteur des Lettres du drapier et où la publication d’un tel ouvrage — comme la plupart de ses écrits de combat, sauf A Proposal for Correcting... the English Tongue — relevait du plus strict et prudent anonymat. Les Voyages de Gulliver participent d’une veine littéraire à laquelle appartiennent l’Utopia de Thomas More, Nova Atlantis de Bacon, Voyages au pays de la Lune et du Soleil de Cyrano de Bergerac et tant d’autres qui, sous couvert de pseudo-relations de voyages, cherchent à réformer l’homme. Ils connaissent un énorme succès. Chef-d’œuvre de Swift, ils renferment l’essentiel de ses idées et réunissent la somme de son expérience sans illusions. De Lilliput, avec ses gens hauts « tout au plus de six pouces », à Brobdingnag, avec ses autochtones aussi grands « qu’un clocher ordinaire », et chez les Houyhnhnms, où les chevaux possèdent raison et point les hommes (les Yahoos), en passant par Laputa, Balnibarbi, Luggnagg ou Glubbdubdrib, Gulliver, voyageur moyen, parfait sa connaissance de la créature humaine et de ses folies. À côté de l’attaque des institutions anglaises, de la noblesse, des gouvernants, des querelles stériles entre whigs et tories (« talons bas » et « talons hauts »), entre les Églises (« gros-boutistes » et « petits-boutistes ») et des intrigues des courtisans, on perçoit dans cet ouvrage des résonances étonnamment modernes. Dans son ardeur à perfectionner le monde, Swift n’oublie rien. Cela va du contrôle des naissances au régime sans sel et de l’étatisation de l’éducation des enfants à l’émancipation de la femme et à l’anticolonialisme. La dénonciation des scandales politiques y acquiert valeur d’enseignement. Swift prône le retour à la vie saine et réglée, la démocratisation des emplois, la déromantisation du mariage. Il dénonce les lois faites pour accabler plutôt que pour défendre, la stupidité de la science utilisée sans discernement, les vices de l’économie. Il proclame sa haine du mensonge, du pédantisme, des faux-semblants, et toute dénonciation, par le talent de son auteur, contient, explicite ou implicite, le conseil raisonnable et le remède correspondants.