Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Sweelinck (Jan Pieterszoon) (suite)

Il semble en effet certain aujourd’hui, contrairement aux allégations fantaisistes de Mattheson, qu’il ne dut sa formation qu’à des maîtres néerlandais : en premier son père Pieter, organiste de l’église Saint-Nicolas (Oude Kerk) d’Amsterdam, puis Jan Willemszoon Lossy, organiste à Haarlem. S’il connut l’enseignement de Zarlino (il l’apprécia au point d’écrire un traité de composition d’après ses théories), ce put fort bien être par ses seuls écrits, qui circulaient dans toute l’Europe occidentale, et surtout en Hollande, dont les éditeurs, du fait de leur intense activité, avaient fait un centre de première importance, un carrefour d’influences. D’une part, des manuscrits y affluaient, tant de provenance française (chansons et psaumes) que de provenance italienne (madrigaux et tablatures) ; d’autre part, des musiciens s’y installaient, comme les organistes Peter Philips et John Bull, qui, tous deux, furent en relation avec Sweelinck et grâce à qui celui-ci put connaître l’école d’orgue anglaise alors florissante.

En 1577, alors âgé de quinze ans, Sweelinck reçoit la charge d’organiste de l’Oude Kerk d’Amsterdam et la conservera jusqu’à sa mort (son fils Dirck [1591-1652], l’aîné de, ses six enfants, lui succédera). À peine en poste, il voit, en 1578, son statut se modifier du fait de l’adoption par la ville d’Amsterdam de la religion calviniste. N’ayant plus de rôle pour le service religieux, il donnera chaque jour dans son église des concerts publics qui contribueront à établir sa renommée de virtuose et de compositeur.

Son œuvre revêt trois aspects essentiels. Le premier aspect, c’est celui de continuateur de l’art des polyphonistes français et italiens qui s’étaient illustrés dans la chanson française et dans le madrigal. Respectueux de cet héritage, Sweelinck œuvre avec finesse et distinction dans ce domaine, s’orientant toutefois de préférence (sauf dans son recueil de Rimes françaises et italiennes, à deux et trois voix, de 1612), comme ses contemporains Lassus et Palestrina par exemple, vers un effectif choral de plus de quatre voix (le plus souvent cinq, comme dans le madrigal).

Dans cette même optique, il revêt d’une musique de quatre à huit voix les 153 psaumes français du psautier de l’Église réformée (quatre livres publiés en 1604).

Il est plus novateur — c’est le deuxième aspect de sa production — quand, à la fin de sa vie, en 1619, il écrit ses Cantiones sacrae, trente-sept motets latins à cinq voix, en y adjoignant une basse continue à l’instar des Italiens.

Le troisième aspect de son activité, c’est celui de pionnier dans le domaine de l’écriture pour clavier (orgue et clavecin). S’inspirant sans doute de l’art des virginalistes anglais, notamment dans ses variations (Ma jeune vie a une fin ; Est-ce mars ?), et de celui des Italiens auteurs de ricercari et de toccate, Sweelinck réalise une admirable synthèse de ces apports différents et annonce véritablement une ère nouvelle en élaborant une technique de composition et une science du développement qui permettent de structurer des pièces d’ample dimension. Ses fantaisies sur un seul thème ouvrent la voie à la fugue. Ses fantaisies en écho connaissent un grand succès, ainsi que ses commentaires de chorals.

Sa renommée de compositeur et de professeur d’orgue lui attire de nombreux élèves des Pays-Bas et d’Allemagne, dont, entre autres, Samuel Scheidt et Jakob Praetorius, grâce à qui son influence s’exercera sur l’école du nord de l’Allemagne, auprès de laquelle Bach puisera bien des éléments de son langage.

B. G.

 C. Van den Borren, les Origines de la musique de clavier dans les Pays-Bas jusque vers 1630 (Bruxelles et Leipzig, 1914). / B. Van den Sigtenhorst Meyer, Jan Sweelinck en zijn instrumentale muziek, t. I : De vocale muziek (La Haye, 1946).

Swift (Jonathan)

Écrivain irlandais (Dublin 1667 - id. 1745).



« L’indignation ardente ne peut plus déchirer son cœur. Va, voyageur, et imite si tu le peux quelqu’un qui se voua entièrement à la cause de la liberté. »

Ces mots, gravés selon la volonté du doyen Swift sur sa tombe en sa cathédrale de Saint-Patrick à Dublin, résonnent comme le dernier écho de toute une vie pleinement et dangereusement vécue, et qui ne sembla jamais combler tout à fait ce misanthrope altruiste. Alors qu’un ressort secret maintient toujours en train l’infatigable fourmi Defoe sur les pentes du sort contraire, l’aigle Swift vole haut et vigoureusement. Et son regard perçant lui donne une image désolante d’un monde, qui ne permettait le choix qu’entre « fou » et « coquin ». Aussi peu enthousiasmante que « l’état serein et paisible d’être un fou parmi les coquins » s’offrant à lui (A Tale of a Tub, sect. IX : « A Digression concerning Madness »). Il refuse cet état, comme il repousse le « spleen », « qui n’attaque en général que les riches, les paresseux, les sensuels », lui opposant le seul remède connu de lui, « travailler rudement » (les Voyages de Gulliver, IV, vii). Il s’y trouve d’autant plus invité que, privé au départ des atouts de titre et de fortune — ainsi qu’il l’écrit à Pope —, il désire par ailleurs forcer le respect de ceux qui l’estiment.

La route s’annonce donc longue pour l’étudiant à la charge de son oncle Godwin et difficile pour le jeune homme intelligent et ambitieux contraint de servir de secrétaire, d’abord chez l’illustre sir William Temple, politicien, écrivain élégant et épicurien, essayiste distingué, puis chez lord Berkeley. Chez le premier, cependant, ardent défenseur des Anciens contre les Modernes, Swift fait son apprentissage des lettres. Il écrit la Bataille des livres (The Battle of the Books) et le Conte du tonneau (A Tale of a Tub), ridiculisant la suffisance des Modernes. Ces deux productions l’incitent à abandonner la poésie avec de lourdes productions dans le style pindarique, telle cette Ode to the Athenian Society. Malgré le respect qu’il porte à sir William Temple (Ode to Sir William Temple) et en dépit de l’estime qu’on lui témoigne chez les Berkeley, où il écrit Méditation sur un manche à balai (Méditation on a Broomstick) pour la maîtresse des lieux, Swift rêve d’un autre destin. Pour un jeune homme pauvre, une seule voie s’ouvre : celle qui conduit à l’état ecclésiastique. Swift s’y engage à vingt-sept ans. Mais sa lente ascension dans la hiérarchie ne se fera pas, comme il l’espérait, en Angleterre, mais en Irlande, où, comme Spenser, il se sentira toujours un peu exilé. Sa carrière religieuse ne s’éloigne jamais beaucoup des chemins de la polémique (problème de l’extension à l’Église irlandaise de la « rémission des annates » par exemple) et de la politique, où il conduit une navigation périlleuse entre whigs et tories jusqu’en 1715. Au Discourse on the Contests... (1701), visant les tories, succède The Public Spirit of the Whigs (1714), contre les whigs. Dans l’intervalle se place la lutte de l’écrivain pour le maintien du Test Act en Irlande (Letter... concerning the Sacramental Test, 1709) avec le fameux tract An Argument against abolishing Christiany in England, où il prend à partie les « chrétiens nominaux », soucieux, avant tout, de leur intérêt personnel, et les whigs, partisans de l’abrogation du Test Act. Swift collabore également avec les tories à la campagne pour la signature du traité d’Utrecht avec la France, et son pamphlet The Conduct of the Allies pèse d’un grand poids sur l’opinion publique. Quand le ministère tory chute, il se retrouve doyen de Saint-Patrick à Dublin. Il y engage alors le combat pour la cause de l’Irlande, réduite à l’impuissance politique et économique. À l’idée de « boycott » avant la lettre (Proposal for the Universal Use of Irish Manufactures, 1720) des produits anglais s’ajoutent les virulents pamphlets contre le gouvernement de Londres, tels les Lettres du drapier à ses « frères, amis, compatriotes... » et ce A Modest Proposal..., dénonçant un véritable génocide du peuple irlandais, dont il affirme qu’il vaudrait mieux qu’il vende ses enfants comme viande de boucherie, leur évitant ainsi « ... à cause de l’oppression des landlords, l’impossibilité de payer des loyers sans argent ou commerce, le manque de nourriture élémentaire, avec ni toit ni vêtements pour les protéger des intempéries, et la perspective inévitable de léguer les mêmes ou de plus grandes misères à leur descendance pour toujours ».