Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Suède (suite)

Sjöström et Stiller entremêlent avec bonheur un réalisme précis et volontiers moralisateur et, par le truchement de savants retours en arrière et de surimpressions, un onirisme parfois mélancolique et sentimental, parfois symbolique et grave. Mais l’un (Sjöström) se sent davantage attiré vers un lyrisme panthéiste qui convient parfaitement à l’atmosphère des œuvres qu’il adapte, tandis que l’autre (Stiller) donne ses premières lettres de noblesse à la comédie sophistiquée (Erotikon), où s’illustrera quelques années plus tard Lubitsch.

Autour de ces deux incontestables porte-drapeau du cinéma suédois des années 1920 évoluent plusieurs individualités qui ne doivent pas pour autant être négligées : ainsi Ivan Hedqvist (1880-1935), Rune Carlsten, John W. Brunius (1884-1937) et surtout Gustaf Molander, qui amorce dès 1920, mais surtout à partir de 1924 (les Maudits [2 parties : Ingmarsarvet et Till Österland]), une prolifique carrière.

Cependant, dès 1923, le bel équilibre du cinéma suédois va être rompu. La Svenska subit les conséquences funestes d’une crise économique dont profitent immédiatement les compagnies américaines, inquiètes à juste titre de l’influence en Europe des cinéastes scandinaves. Attirés par des contrats séduisants, Victor Sjöström, Mauritz Stiller, les acteurs Lars Hanson et Greta Garbo, alors toute débutante, vont s’expatrier. Broyés par le système hollywoodien, transplantés dans un monde où leur talent ne parvient pas à s’exprimer pleinement, les deux réalisateurs ne retrouveront que fugacement la chance de tourner un film important (une exception cependant lorsque Sjöström réalise en 1928 le Vent [The Wind], qui rappelle ses meilleurs films réalisés au pays natal).

Le départ de Sjöström et de Stiller, en amputant la Suède de ses plus brillants éléments, sera l’une des causes majeures de l’effacement total du cinéma suédois pendant une quinzaine d’années. Durant les premiers temps du cinéma parlant, aucune œuvre marquante ne franchit les frontières, et les meilleurs cinéastes (Gustaf Edgren [1895-1954], Gustaf Molander, Per Lindberg [1890-1944]) doivent se contenter d’une réputation limitée au seul marché national. Des actrices suédoises font certes parler d’elles, mais c’est en s’expatriant pour aller travailler en Allemagne (Zarah Leander et Kristina Söderbaum) ou aux États-Unis (Ingrid Bergman).

Ce n’est qu’en 1940 qu’apparaissent les premiers signes d’une renaissance avec Un crime (Ett Brott), d’Anders Henrikson, et Avec la vie pour enjeu (Med Livet som insats), d’Alf Sjöberg. Ce dernier sera le véritable chef de file de ce renouveau lorsqu’il tournera successivement le Chemin du ciel (Himlaspelet, 1942) et Tourments (Hets, 1944, dont le scénario est dû à un jeune homme nommé Ingmar Bergman). D’autres metteurs en scène épaulent bientôt Sjöberg et Molander, qui n’a pas cessé de tourner depuis 1920 : Hampe Faustman, Arne Mattsson, Hasse Ekman, Lars-Erik Kjellgren, Åke Ohberg, les documentaristes Arne Sucksdorf et Gösta Werner. En 1950, le triomphe international de Mademoiselle Julie (Fröken Julie), que Sjöberg adapte de la pièce de Strindberg, et le succès commercial de Elle n’a dansé qu’un seul été (Hon dansade en sommar), d’Arne Mattsson, rendent au cinéma suédois la place qu’il avait depuis longtemps perdue sur le plan international. Quelques années plus tard, un metteur en scène de théâtre, qui signe depuis 1945 des films prometteurs sans pour autant voir sa réputation établie au-delà des frontières de son pays, s’affirme comme l’une des personnalités les plus convaincantes des années 1950 : c’est Ingmar Bergman, dont toute l’œuvre, d’abord influencée par un réalisme poétique assez pessimiste, oscille ensuite entre plusieurs thèmes obsessionnels. Certains sont d’ordre métaphysique (le Septième Sceau [Det Sjunde Inseglet, 1956], les Communiants [Nattvardsgaesterna, 1962]), d’autres s’attachent à l’analyse corrosive et satirique de l’incommunicabilité du couple (Une leçon d’amour [En lektion i kärlek, 1954], la Nuit des forains [Gycklarnas afton, 1953], Sourires d’une nuit d’été [Sommarnattens Leende, 1955]). Après une trilogie où transparaît l’inquiétude d’un auteur conscient des contradictions et des angoisses de son époque (À travers le miroir [Såsom i en Spegel, 1961], les Communiants [1962], le Silence [Tystnaden, 1963]), Bergman approfondit encore ses recherches dans des œuvres plus austères mais tout aussi tourmentées comme Persona (1966), l’Heure du loup (Vargtimmen, 1967), la Honte (Skammen, 1968), Une passion (En Passion, 1969). En 1972, il remporte un immense triomphe dans la plupart des pays du monde avec Cris et Chuchotements (Viskningar och rop), triomphe qu’il renouvelle en 1974 avec Scènes de la vie conjugale, série de 6 émissions de télévision qui est ensuite projetée sur les écrans de cinéma dans une version abrégée, et en 1976 avec Face à face.

Cependant, si incontestablement Ingmar Bergman domine l’ensemble de la production suédoise à partir de 1950, il n’en suscite pas moins l’émulation de ses compatriotes, et, à partir de 1962, apparaissent un certain nombre de réalisateurs très talentueux, parmi lesquels Bo Widerberg (Elvira Madigan, 1966 ; Ådalen 31, 1969 ; Joe Hill, 1971), Vilgot Sjöman (Ma sœur mon amour [Syskonbädd 1782, 1965], Je suis curieuse [2 films : Jag är nyfiken gul et Jag är nyfiken blå, 1967-68]), Jörn Donner (Aimer [Att Älska, 1964]), Jan Troell (les Feux de la vie [Här har du ditt liv, 1966], les Émigrants [Utvandrarna, 1969], le Nouveau Monde [Nybyggarna, 1971]), l’actrice Mai Zetterling (les Amoureux [Älskande Par, 1964], Jeux de nuit [Nattlek, 1965]), Lars-Magnus Lindgren, Jan Halldoff, Roy Andersson, Jonas Cornell, Johan Bergenstråhle, Kjell Grede. Le cinéma suédois a également révélé depuis 1950 des acteurs (Gunnar Björnstrand, Max von Sydow, Per Oscarsson, Thommy Berggren), et des actrices (Anita Björk, Eva Dahlbeck, Bibi Andersson, Harriet Andersson, Ingrid Thulin, Liv Ullmann [d’origine norvégienne]) de tout premier plan.

J.-L. P.