Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

stratification sociale (suite)

L’usage du concept de castes peut fort bien se justifier hors de l’aire panindienne. En Afrique occidentale, dans les sociétés peules et mandingues par exemple, comme l’a montré Claude Rivière, s’observent les trois critères décisifs, selon Bouglé, du régime des castes :
1. la séparation en matière de mariage et de contacts directs et indirects ;
2. la division du travail par profession ou fonction spécialisée ;
3. la hiérarchie qui ordonne les groupes en tant que relativement supérieurs ou inférieurs les uns par rapport aux autres.

De même qu’en Inde l’opposition du pur et de l’impur sous-tend comme principe chacun de ces critères, il existe dans tous les systèmes de castes une idéologie à caractère religieux, justificatrice du système. Les points de faiblesse du système rendent compte en partie de ses possibilités endogènes de déstructuration, qui s’actualisent en Inde par les processus d’occidentalisation et de sanskritisation, et en Afrique occidentale sous la pression d’événements extérieurs, tels que l’islamisation, la colonisation, le développement économique, le renouveau politique et culturel.


Les ordres et les états

Le système des ordres (terme juridique) dans le cadre de la société médiévale européenne et celui des états sous la monarchie* d’Ancien Régime se présentent comme une hiérarchisation de groupes statutaires fondée sur des critères d’honneur ou de prestige. Le rang dans la hiérarchie, du moins pour les ordres supérieurs, dépend de la naissance, comme dans le système de castes. Néanmoins, si une certaine endogamie préserve les positions de la noblesse, le principe demeure relativement souple en raison des possibilités d’anoblissement, et le clergé (ordre ouvert aux roturiers) ne saurait être spécifié par des caractères héréditaires ou par l’endogamie. On reconnaîtra seulement, avec Ferdinand Tönnies, que l’honneur, valeur de référence, dépend du statut ; les ordres dirigeants détiennent généralement des fonctions militaires ou religieuses ; l’orgueil aristocratique s’entretient par la conscience d’un style de vie distinctif, régi par un code, tandis que le clergé exploite son privilège d’accointance avec le sacré.

Dans une économie purement terrienne comme celle du xe s., la noblesse* détient la possession des grands alleux (propriétés) et recherche la puissance en exerçant des fonctions publiques sur un territoire déterminé et en tenant sous sa dépendance les paysans sans terre, les « nourris ». Mais à partir du début du xie s. commence à s’opérer une modification de l’économie rurale et des rapports de main-d’œuvre. On observe en effet la concentration des alleux aux mains des clercs, la cession par le seigneur au paysan de droits fonciers contre des redevances, la décentralisation de l’activité commerciale et la diversification de l’artisanat. L’idéal chevaleresque qui fleurit alors manifeste la victoire du pouvoir sacerdotal sur la force guerrière, mais, dans ce mythe d’une aristocratie militaire protectrice de l’Église, l’existence de la paysannerie apparaît comme idéologiquement marginale.

À partir du xiiie s., une société à états va succéder progressivement à une société à ordres en raison de l’ascension de marchands, d’usuriers, de bourgeois à forte capacité économique. À mesure que l’ordre féodal est contesté par le bourgeois, la société en vient à se désacraliser ; et, pour relayer le pouvoir religieux comme cadre unificateur, s’opère un renforcement du pouvoir politique dans une monarchie tendant à l’absolutisme et qui reconnaît comme représentatifs la noblesse, le clergé et le tiers état. Grâce à une laïcisation de la société, à la contestation de l’ordre existant par les philosophes, le tiers état sera en mesure, lors de la Révolution, de jeter le discrédit définitif sur les privilèges de la noblesse et du clergé, qui conservait mal ses sources de prestige, alors que le rôle subordonné de la bourgeoisie ne répondait plus à la place que celle-ci exigeait en raison de sa réussite socio-économique (v. bourgeoisie).


Les classes

Après la Révolution française, deux faits, répercutés dans les divers pays d’Europe, modifient radicalement le problème des stratifications.
1. La disparition légale des rangs et des conditions constitue le fait juridique et politique, mais la mobilité sociale, les préjugés collectifs et les habitudes acquises sont largement indépendants des lois, de telle sorte qu’en France la Restauration et les deux empires napoléoniens manifestent les séquelles de structures anciennes.
2. La révolution industrielle*, amorcée par la concentration des capitaux réalisée par des commerçants et des financiers, puis donnant lieu aux transformations techniques qui ont permis le développement de l’industrie moderne, contribue à donner à la structure sociale le visage bipolarisé que Marx a tenté de définir.

Déjouant ce schéma projectif, toute une série de phénomènes ont réclamé une remise en question de la théorie des classes.
1. Le relèvement des niveaux de vie et surtout le développement des activités du secteur tertiaire ont conduit à prendre en considération la place et le rôle des classes moyennes.
2. Des politiques conscientes survenues à la suite soit d’une prospérité générale, soit de guerres, ou bien de crises économiques ont favorisé une meilleure intégration sociale et laissent entrevoir le rôle d’une classe techno-bureaucratique.
3. Les pays de démocratie populaire, en même temps qu’ils augmentaient leur capacité économique, ont vu se développer une stratification interne fondée sur des critères de participation au pouvoir politique. Prudents, les marxistes parlent alors seulement de couches sociales.
4. Dans les nouveaux États, naguère colonisés, la restratification s’accélère ; elle présente une physionomie originale et réclame un nouveau mode d’interprétation.

Actuellement, aux États-Unis, ni les classes à fondement économique, ni la conscience de classe ne semblent aisément repérables par la majorité des sociologues américains. Néanmoins, ceux-ci reconnaissent simultanément et paradoxalement une tendance à l’uniformité matérielle et idéologique (provoquée par le plein-emploi, l’amélioration de la productivité, l’augmentation des salaires, le régime fiscal, la force des syndicats), et une tendance à des différenciations marquées d’une part dans la fortune et le revenu (différenciation plus sensible dans les grands centres urbains), d’autre part en fonction de critères religieux, ethniques, culturels. Mais les résultats d’enquêtes et les appréciations des sociologues concordent rarement avec exactitude. Une enquête d’opinion de Richard S. Centers, par exemple, indique les résultats suivants du classement des individus par eux-mêmes : 3 p. 100 disent appartenir à la classe supérieure, 43 p. 100 à la classe moyenne, 53 p. 100 à la « working class », 1 p. 100 à la classe inférieure, 2 p. 100 ne se classent pas. Au lieu d’enquêter sur les classements subjectifs, Vance Packard recherche plutôt les éléments d’appréciation du standing. Ce que perçoit le mieux Charles Wright Mills, c’est l’élite du pouvoir, à la fois fermée et stable, qui n’est pas, à proprement parler, une classe sociale, mais qui regroupe dans la direction des affaires américaines des hauts fonctionnaires technocrates, des officiers supérieurs et des « capitaines d’industrie ». Selon le même auteur, la classe moyenne comprend d’une part les petits entrepreneurs et les petits propriétaires (20 p. 100 de la population en 1940), en déclin rapide, et d’autre part les cols blancs (25 p. 100), employés de bureau et salariés non manuels, qui se considèrent comme supérieurs aux ouvriers (55 p. 100), mais qui, en définitive, demeurent plus dépendants qu’eux de la classe dirigeante.