Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Stendhal (Henri Marie Beyle, dit) (suite)

Pourquoi nier la part de vérité existant dans ces chicanes ? Un fait, cependant, est indiscutable : le stendhalisme existe depuis bientôt un siècle ; il s’est perpétué de génération en génération, à travers les fluctuations de tous les engouements et de toutes les modes ; il a débordé les frontières de la littérature française : il n’y a guère de pays au monde où le stendhalisme n’ait pris racine et n’ait ses adeptes. Un tel phénomène mérite réflexion.

Le promoteur en a été Stendhal lui-même. C’est lui qui a mis en circulation la notion de « beylisme » et a forgé le néologisme stendhaliser. C’est lui qui, par son habitude de s’exprimer en code, a intrigué ses lecteurs, qui se sont appliqués à le décrypter. Aussi son purgatoire n’a-t-il duré que peu d’années. Dès 1870, on signale des « beylistes » cherchant, avec de compréhensibles tâtonnements à expliquer le pouvoir de séduction de l’écrivain. Après ces pionniers vient la génération des Bourget, des Taine, des Zola ; avec eux, Stendhal prend définitivement une place de choix dans l’histoire littéraire et dans celle des idées. Grâce à Émile Faguet, il franchit le seuil de l’université, habituée à n’admettre que les valeurs reconnues. À cette même époque, Casimir Stryienski et Jean de Mitty, en exhumant du fatras des manuscrits déposés à la bibliothèque de Grenoble des œuvres mal connues ou même totalement inconnues — Lucien Leuwen, Lamiel, les Souvenirs d’égotisme, la Vie de Henry Brulard, le Journal —, élargissent l’horizon stendhalien. Pendant ce temps, Andrew Archibald Paton fait paraître à Londres, en 1874, la première étude d’ensemble. Depuis lors, les stendhaliens se sont multipliés. La simple énumération de leurs noms remplirait plus d’une page.

Avec les années, le stendhalisme a changé de caractère : à l’amateurisme du début ont succédé des méthodes rigoureuses de recherche. Le résultat de cette ferveur est que l’image de Stendhal, telle que la voyaient ses contemporains, s’est notablement modifiée. Le cliché de l’homme frivole, du libertin cynique, de l’écrivain fantaisiste et assez fumiste sur les bords a été remplacé par l’image d’un être tout différent : une âme délicate et farouche, un passionnel qui n’a guère connu ce bonheur qu’il a poursuivi toute sa vie, un anticonformiste qui a toujours refusé de se plier à la contrainte d’où qu’elle vînt, un écrivain pénétrant et lucide, d’une inépuisable richesse. Notre génération a découvert des aspects que nos aînés avaient ignorés, par exemple l’« actualité » où baigne son œuvre tout entière — actualité littéraire, politique, sociale. Les générations qui nous suivront seront sensibles à d’autres formes d’expression que notre optique mentale ne nous permet pas d’appréhender. Et c’est bien là le plus étonnant aspect de la personnalité de Stendhal que cet attrait sans cesse renouvelé qu’exerce son esprit sur les générations successives, qui, chacune à leur tour, se reconnaissent en lui.

V. D. L.

 J. Prévost, la Création chez Stendhal. Essai sur le métier d’écrire et la psychologie de l’écrivain (Éd. du Sagittaire, Marseille, 1942). / H. Martineau, l’Œuvre de Stendhal. Histoire de ses livres et de sa pensée (le Divan, 1945) ; le Cœur de Stendhal (A. Michel, 1952-53 ; 2 vol.). / E. Auerbach, Mimesis. Dargestellte Wirklichkeit in der abendländischen Literatur (Berne, 1946 ; 2e éd., 1959). / M. Bardèche, Stendhal romancier (la Table ronde, 1947). / L. F. Benedetto, La Parma di Stendhal (Florence, 1950). / C. Roy, Stendhal par lui-même (Éd. du Seuil, coll. « Microcosme », 1951). / L. Aragon, la Lumière de Stendhal (Denoël, 1954). / V. H. Brombert, Stendhal et la voie oblique, l’auteur devant son monde romanesque (P. U. F., 1954) ; Stendhal : Fiction and the Themes of Freedom (Westminster, Maryland, 1968). / J.-P. Richard, Littérature et sensation (Éd. du Seuil, 1954). / R. D. Giraud, The Unheroic Hero in the Novels of Stendhal, Balzac and Flaubert (New Brunswick, 1957). / F. Marill-Albérès, le Naturel chez Stendhal (Nizet, 1957) ; Stendhal et le sentiment religieux (Nizet, 1957). / G. Blin, Stendhal et les problèmes du roman (Corti, 1958) ; Stendhal et les problèmes de la personnalité (Corti, 1958). / F. Michel, Études stendhaliennes (Mercure de France, 1958). / R. M. Adams, Stendhal. Notes on a Novelist (New York, 1959 ; nouv. éd., 1968). / G. Durand, le Décor mythique de « la Chartreuse de Parme » (Corti, 1961). / R. Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque (Grasset, 1961). / W. G. Klostermann, Der Wandel des Stendhalbildes von Bourget bis Gide (Kiel, 1961). / C. Liprandi, Au cœur du « Rouge ». L’affaire Lafargue et « le Rouge et le Noir » (Éd. du Grand-Chêne, Lausanne, 1961). / J. Starobinski, l’Œil vivant (Gallimard, 1961). / V. Del Litto, la Vie intellectuelle de Stendhal (P. U. F., 1963) ; la Vie de Stendhal (Éd. du Sud et A. Michel, 1965). / C. Dédeyan, l’Italie dans l’œuvre romanesque de Stendhal (S. E. D. E. S., 1964 ; 2 vol.). / F. W. J. Hemmings, Stendhal : A Study of his Novels (Oxford, 1964). / P. G. Castex, « le Rouge et le Noir » de Stendhal (S. E. D. E. S., 1967). / A. François-Poncet, Stendhal en Allemagne. Portrait inédit (Hachette, 1967). / H. F. Imbert, les Métamorphoses de la liberté ou Stendhal devant la Restauration et le Risorgimento (Corti, 1967) ; Stendhal et la tentation janséniste (Droz, Genève, 1970). / F. Rude, Stendhal et la pensée sociale de son temps (Plon, 1967). / G. Genette, Figures II (Éd. du Seuil, 1969). / R. Bolster, Stendhal, Balzac et le féminisme romantique (Lettres modernes, 1970). / P. Trout, la Vocation romanesque de Stendhal (Éd. universitaires, 1970). / S. Felman, la Folie dans l’œuvre romanesque de Stendhal (Corti, 1971). / M. G. Tillett, Stendhal. The Background to the Novels (Londres, 1971). / G. Mouillaud, « le Rouge et le Noir » de Stendhal, le roman possible (Larousse, 1973).
On peut également consulter la revue trimestrielle Stendhal Club, qui paraît à Grenoble et publie annuellement une bibliographie stendhalienne.