Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Stendhal (Henri Marie Beyle, dit) (suite)

L’égotiste

Le masque va donc de pair avec l’égotisme, car il permet à l’individu de s’épanouir en toute quiétude.

Parmi les mots nouveaux dont Stendhal a enrichi la langue française, tels que cristallisation, amour-passion, touriste, ceux d’égotisme et d’égotiste sont sans doute les plus importants. Lorsqu’on procède au recensement des différents passages où ces termes reviennent, on s’aperçoit qu’ils recèlent une acception péjorative : l’égotisme est haïssable — et, parfois, même une manifestation de vanité — parce qu’il est l’expression de ce besoin propre à l’homme de s’accorder une place prédominante, soit en faisant le vide autour de soi, soit en rabaissant ce qui l’entoure. Stendhal est néanmoins conscient que l’égotisme comporte une autre acception bien plus élevée : loin d’être l’émanation d’un culte desséchant de la personnalité, apanage d’individus décadents, l’égotisme représente l’avènement conscient du moi. Stendhal est parvenu à cette prise de conscience non pas à la suite d’une recherche dialectique, mais d’instinct. Le journal qu’il a commencé à tenir régulièrement dès l’âge de dix-huit ans a été d’emblée un instrument de connaissance. D’où une distinction qui a fini par s’imposer à son esprit comme une vérité évidente : il y a les bons et les mauvais égotistes, ceux pour qui l’univers n’existe qu’en fonction d’eux-mêmes — et, dans ce cas-là, l’égotisme devient le synonyme de vanité et d’afféterie — et ceux, au contraire, que seule préoccupe la connaissance du moi — et c’est son cas. La différence réside moins dans le miroir que dans l’œil du regardant.

L’égotisme ainsi conçu est présent dans l’œuvre stendhalienne tout entière, y compris un ouvrage d’où il semblerait devoir être exclu : le « traité » de De l’amour (1822). Le lecteur qui, sur la foi du titre, s’attendrait à un ouvrage érotique, à des scènes croustillantes, voire grivoises, en serait pour ses frais, car il a l’impression d’avoir entre les mains une ennuyeuse dissertation philosophique. Le philosophe, ou le moraliste, subit à son tour le même genre de déception, parce que, au lieu de l’exposé systématique et profondément structuré auquel il s’attendait, il se rend bientôt compte que l’auteur se borne à de vagues notations psychologiques sans le moindre souci d’approfondissement théorique et de classification. Or, il suffit d’y regarder d’un peu plus près pour s’apercevoir que De l’amour ne ressemble en rien à ces « physiologies » si à la mode à l’époque romantique, et qui n’ont pour elles que le mérite du pittoresque et du divertissement. Un examen plus attentif encore révèle que le livre est de nature essentiellement autobiographique : c’est le journal secret de la passion malheureuse que Stendhal avait conçue à Milan pour Mathilde (ou Métilde) Dembowski. Il s’agit à la fois d’une confession et d’une analyse. Grâce à une trame complexe et continue d’alibis, l’auteur peut se permettre de mettre son cœur à nu, en même temps qu’il se pose la question angoissante : comment un véritable amour-passion, tel que le sien, se heurte-t-il à l’indifférence, voire à l’hostilité de la femme qui en est l’objet ? Jamais la quête du bonheur poursuivie par Stendhal ne s’est révélée aussi illusoire. Le mérite de l’écrivain est de ne pas avoir versé dans la misanthropie et la mysoginie. Stendhal nous ravit parce que ses réactions sont inattendues.

Les œuvres le plus directement placées sous le signe de l’égotisme sont, en plus du Journal, les Souvenirs d’égotisme, la Vie de Henry Brulard.

Les Souvenirs d’égotisme devaient être le récit de la vie de l’auteur au cours de la décennie 1821-1830, depuis son retour à Paris, après le long séjour à Milan, jusqu’à son nouveau départ pour l’Italie en qualité, cette fois-ci, de consul de France. En fait, seule une petite partie du plan a été réalisée, Stendhal ayant, à un moment donné, renoncé à poursuivre la composition de l’ouvrage. Mais pourquoi l’avoir entreprise ? Certes pas en vue de se livrer à une confession générale, pour s’accabler ou s’absoudre, mais plus simplement afin de s’efforcer de cerner son moi, de déchirer le voile qui le lui cache. Le mot égotisme qui figure dans le titre ne désigne plus l’attitude traditionnelle de se représenter tel qu’on croit aveuglément être ou encore tel qu’on se souhaite, mais bien la disposition de l’individu à se scruter en vue de se connaître réellement. La résonance extraordinaire des Souvenirs d’égotisme vient de ce que cette œuvre n’est pas coulée dans le moule habituel des récits autobiographiques. D’ailleurs, elle ne renferme guère de récits proprement dits. Et ceux-ci ne sont pas non plus remplacés par une succession de considérations générales apparentant l’ouvrage à un traité de morale.

La marche suivie par l’analyste est une marche ascendante : des faits aux causes. Il ne pouvait y en avoir d’autre pour un esprit à qui Condillac et Helvétius avaient appris à raisonner. Dans ces conditions, n’est-il pas singulier que Stendhal se soit arrêté en cours de route, comme s’il doutait de ses forces ou de l’efficacité de ce travail de fouille ? C’est que le lecteur — car lecteur il y a — auquel il s’adresse a beau lui ressembler, il n’en a pas moins d’indiscrètes et humaines curiosités. Stendhal, qui est tout le contraire d’un exhibitionniste, finit par se trouver enfermé dans une contradiction sans issue : le désir, le besoin d’être sincère, vrai, d’une part ; les exigences de la discrétion, d’autre part. Une secrète pudeur le porte à ne pas franchir un certain seuil, de crainte de tomber dans la forfanterie ou l’affabulation. Aussi, deux semaines à peine après le début de cet « examen de conscience », s’arrête-t-il dans la voie de l’égotisme systématique. Ces Souvenirs resteront inachevés.

Stendhal ne renoncera pas pour autant à écrire sur lui-même, mais il préférera remonter aux sources, au lieu de vouloir aller à la découverte à travers les vicissitudes de l’homme déjà adulte.