Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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stars (suite)

Les stars du muet, tels John Gilbert, Clara Bow, Pola Negri, les sœurs Constance et Norma Talmadge, Lon Chaney ou Gloria Swanson, ayant été en grande partie éliminées par l’arrivée triomphale du cinéma parlant, qui devient rapidement un art, celles qui leur succèdent sont des stars plus familières, d’apparence plus proches de l’homme ou de la femme de tous les jours. Les dieux de l’écran, en quelque sorte, se « profanisent ». Leur âge également change. Le héros n’a plus nécessairement vingt ans ; l’héroïne peut même en avoir trente ou quinze. L’homme mûr et la gamine font bon ménage dans le cinéma américain des années 30/40. Les grands archétypes qui ont régi longtemps le star-system font place à une multitude de héros de moyenne grandeur, qui n’en sont pas moins des stars. Le regard clair et les fines moustaches de Clark Gable, la virilité un peu maladroite de Gary Cooper, le style « petit gars » de Cagney ou d’Alan Ladd sont typiques de l’évolution d’Hollywood. La femme fatale régresse, la vierge innocente aussi. Irene Dunne dans Back Street (1932), Claudette Colbert dans New York-Miami (1934) sont des créatures humanisées. Il faut remarquer qu’en France, où l’on en trouve des équivalents avec Danielle Darrieux ou Annabella, les femmes de l’écran ne deviennent jamais des stars, mais sont seulement des vedettes, adulées certes, mais jamais idolâtrées. Le Jean Gabin de La Bandera (1935) ou de Pépé le Moko (1937), la Michèle Morgan de Quai des brumes (1938) ne créent pas un mythe proprement dit. S’ils s’illustrent dans un genre qui, lui, est devenu mythique (le réalisme poétique ou la tragédie exotique), les acteurs français de cette époque, peut-être du fait de l’approche de la guerre, peut-être aussi parce qu’ils ne portent pas en eux de charge affective, émotionnelle ou érotique suffisante, n’atteignent pas au rang de stars.

En Amérique, bien au contraire, le star-system fleurit toujours. Charlie Chaplin est au faîte de la gloire, le justicier de l’Ouest se virilise, et le héros acrobatique du muet devient simplement un sportif : c’est le triomphe d’Errol Flynn dans Capitaine Blood (1935), la Charge de la brigade légère (1936) et les Aventures de Robin des Bois (1938), de Clark Gable dans les Révoltés du Bounty (1935) et Autant en emporte le vent (1938). L’ancienne vamp devient une « chic fille » aux dehors provocants. En elle s’opère une synthèse de la femme fatale, de l’amoureuse et de la vierge : Joan Crawford, Bette Davis, Olivia De Havilland et Joan Fontaine (« la môme Dynamite ») se partagent l’adulation du public international, tandis que Barbara Stanwyck et Katharine Hepburn, (dans Sylvia Scarlett [1936] et l’Impossible M. Bébé [1938]) imposent un nouveau type d’héroïne, la femme sophistiquée.

L’évolution est donc générale : humanisation « réaliste » des caractères, multiplication et nouvelle combinaison typologique des différentes stars. Si les comédies musicales, qui connaissent un grand succès, apportent au mythe de la femme « divine » une nouvelle jeunesse en utilisant l’ironie et la dérision, c’est le film noir qui va diffuser sur les écrans du monde entier la nouvelle synthèse de la star au masculin. Le film noir, en effet, supprime l’opposition sans nuances du bon policier au méchant gangster au profit d’un type neuf et trouble : le détective privé des romans de Raymond Chandler ou de Dashiell Hammett, que va incarner le plus souvent Humphrey Bogart (1899-1957). Il n’est pas beau, il n’est ni jeune, ni bien élevé, mais, au contraire, il est cynique et mûrissant, et il va ressusciter, en l’inscrivant profondément dans la situation sociale et économique des États-Unis d’après-guerre, le héros tragique des vieilles mythologies. Du Faucon maltais (1941) au Grand Sommeil (1946), de Rue sans issue (1937) au Port de l’angoisse (1944) et à Plus dure sera la chute (1956), Bogart va incarner l’aventurier hors la loi, mais très humain, dont le rayonnement n’a pas un seul instant faibli jusqu’à nos jours.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, au fur et à mesure que le film lui-même reprend, en tant que tel, de l’importance et que le nom de son réalisateur tend, de plus en plus, à attirer l’attention du public, du moins d’une fraction appréciable de celui-ci, le star-system paraît se fixer dans ses nouveaux cadres ; et pas plus en Italie, où, pourtant, Anna Magnani (1908-1973) est devenue une grande vedette grâce à Rome, ville ouverte (1945), qu’en France, où le couple Jean Marais - Madeleine Sologne remporte un triomphe dans l’Éternel Retour (1943), on ne voit naître de véritables stars, comme en voient éclore les États-Unis chaque année durant la même période.

Dès 1947, une crise affecte les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne et le Benelux. Le cinéma, peu à peu concurrencé par la télévision, cherche à se sauver par l’exotisme et l’histoire, l’aventure, la violence et l’érotisme. Les années 50 consacrent Rita Hayworth (dans Gilda [1947] ou les Amours de Carmen [1949]), dont le secret se résume en deux mots, mystère et sensualité, confirment l’assez vulgaire Jane Russell, révélée par le producteur Howard Hughes dans le Banni (1943), prolongent l’aura de Lana Turner, type même de la « vamp » glacée, distante et cependant érotique (Le facteur sonne toujours deux fois [1946] ou les Ensorcelés [1952]), et découvrent leur dernière authentique star, Marilyn Monroe (1926-1962).

Si, en 1951, la star de l’Amérique est brune, provocante, sauvage, sexuelle et quasiment divine, bref si elle a nom Ava Gardner, lancée par les Tueurs (1946) et reconnue comme un mythe à partir de Pandora (1951) et des Neiges du Kilimandjaro (1952), la star 52 est blonde, agressive et perverse. C’est la Marilyn de Niagara (1952). Elle est le symbole de la nouvelle relance du star-system, mais sa carrière, après son premier rôle de vamp, devait l’orienter vers des rôles plus humains, plus fantaisistes : la femme fatale appartient désormais au passé. De comédies en films sentimentaux (Sept Ans de réflexion [1955], Les hommes préfèrent les blondes [1953], Comment épouser un millionnaire [1953]), de westerns en bluettes (Rivière sans retour [1954], le Prince et la danseuse [1956]), Marilyn Monroe opère la parfaite synthèse de l’idole de l’écran et de la fille à marier, de la créature d’amour et de l’âme candide. En elle, Hollywood se perpétue et déjà agonise. La mort tragique de Marilyn projette celle-ci dans la légende et laisse au cinéma mondial comme dans le cœur du public une ineffaçable cicatrice.