Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Stanislas II Auguste Poniatowski (suite)

La limitation du liberum veto exaspérait ses adversaires, qui agitaient l’épouvantail de l’absolutisme. Ayant concerté une action énergique contre ces « nouveautés », la Russie et la Prusse se servirent avec adresse du problème religieux pour briser le roi et discréditer le pays (1766). Les troupes de Catherine entrèrent en Pologne pour « protéger » les dissidents confédérés à son instigation et l’opposition conservatrice — et catholique fanatique — embrigadée par son envoyé Nikolaï Vassilievitch Repnine dans la confédération de Radom (1767). Combinaison périlleuse : mais, menacé, humilié, le roi plia et se soumit à la tutelle de Repnine, dont la brutalité dressa la confédération de Bar (1768-1772) à la fois contre les Russes, les dissidents et ce roi haï, qui, patiemment, améliorait ses rapports avec l’occupant, dont il était à demi prisonnier. Il fit donner ses régiments aux côtés des Russes, puis chercha à se réconcilier avec les confédérés ; mais, poussés par Dumouriez (conseiller que la France leur avait dépêché), ceux-ci proclamèrent sa déchéance (22 oct. 1770) et tentèrent ensuite de l’enlever (3 nov. 1771). Incapable de la pacifier, Catherine renonçait à dominer la Pologne entière : Stanislas résista au milieu des violents marchandages ponctués de faits accomplis qui aboutirent au premier partage de son État (1772). Il multiplia de vains appels à l’Occident, puis ratifia le partage sur l’avis qu’il serait immédiatement remplacé.


À l’ombre du « proconsul » russe

Il marchanda sa soumission au contrôle d’Otto Magnus Stackelberg, l’ambassadeur russe, contre le soutien de la tsarine face à l’insatiable Prusse et l’institution d’un gouvernement moderne, celui du Conseil permanent. Il devait se leurrer jusqu’en 1788 de l’espoir de convaincre Catherine qu’une Pologne moderne et forte serait sa meilleure alliée. Il sut pourtant exploiter son rôle humiliant de souverain protégé pour contribuer au relèvement du pays.

Il réussit à attribuer les biens des Jésuites à une commission de l’Éducation nationale qui releva directement de lui (1773) pour concentrer les efforts de zélés réformateurs (Ignacy Potocki) et de grands pédagogues (Hugo Kołłątaj) sur cette « révolution de l’instruction » qui devait s’avérer déterminante pour l’avenir du pays. Il affermit sa position et constitua dans la moyenne noblesse et la bourgeoisie un solide parti du roi (1775-1778). Mais il suffit à Stackelberg de manipuler l’opposition des magnats conservateurs pour bloquer les grands projets sociaux et politiques du code d’Andrzej Zamoyski (1778-1780). Stanislas se replia donc sur son « ministère » de l’Éducation nationale, qui resta la grande œuvre du règne. Il s’endetta lourdement par un mécénat somptueux, qui visait à relever son prestige et à réhabiliter la Pologne dans l’opinion de l’Europe des lumières. S’il s’entoura d’artistes étrangers (Marcello Bacciarelli, Domenico Merlini, Bernardo Bellotto, André Le Brun, Jean-Pierre Norblin de la Gourdaine) pour reconstruire le château royal de Varsovie et créer le palais d’été de Łazienki (« les Bains »), il fit beaucoup pour former et lancer les talents nationaux, pour inspirer ou soutenir la renaissance littéraire, car le livre, le journal, le théâtre consolidaient le camp réformateur. Son goût sûr et raffiné imprima aux lettres et aux arts qui fleurirent sous sa protection l’unité du « style Stanislas Auguste ». Stanislas appuya toutes les initiatives favorables à l’essor de l’économie, auquel il contribua par la création de manufactures modèles et de la Commission des mines (1782).


Du triomphe éphémère à la déchéance

L’ardeur des patriotes qui secouèrent la tutelle russe à la faveur de la conjoncture internationale (1788) bouleversa son système politique lors de la « Grande Diète » (1788-1792), redevenue souveraine dans l’alliance avec la Prusse. Le souverain exhorta la Diète à ménager la Russie et à se méfier de Berlin, essuyant beaucoup d’humiliations. Mais, patient et souple, il avançait avec conséquence la ligne de réformes qu’il avait méditées et regagnait du prestige à mesure que la majorité, unie par la seule russophobie, se divisait sur l’ordre à instaurer. C’est à partir de son projet que les réformateurs résolus établirent avec lui, en secret, le texte de la Constitution et la manœuvre qui permit de la faire adopter le 3 mai 1791 avec l’appui enthousiaste des Varsoviens. La république nobiliaire se muait en monarchie parlementaire sous la devise « le roi avec la nation, la nation avec le roi » ; Stanislas Auguste vécut une année d’extraordinaire popularité. L’intervention russe, qu’il redoutait, ruina irrémédiablement sa position.

Berlin reniant ses engagements, la plupart des membres du Conseil doutèrent avec le roi de l’issue de la résistance armée et conseillèrent à celui-ci d’adhérer à la Confédération de Targowica, comme l’exigeait Catherine, qui l’avait machinée contre « la révolution criminelle de 1791 ». Le roi capitula (24 juill. 1792), espérant éviter le second partage, qu’il finit par accepter en 1793 pour figurer encore à la tête du petit État résiduel, où le pouvoir appartint à l’ambassadeur russe. La nation rejeta le « roi poltron », le « traître » honni par les enthousiastes de la Révolution française. Stanislas Auguste chercha, dans les coulisses, à prendre quelque influence sur l’insurrection nationale (1794) grâce aux liens conservés avec les modérés et se déclara solidaire des insurgés. Mais la radicalisation du peuple de Varsovie mettait sa vie en danger. L’insurrection écrasée, Catherine relégua Stanislas à Grodno, où il dut abdiquer le 25 novembre 1795, conformément au troisième partage, qui supprimait « pour toujours » le royaume de Pologne. Paul Ier le fit venir à sa cour, où il s’éteignit le 12 février 1798. Les Mémoires de Stanislas Auguste, écrits en français, furent versés aux archives russes et partiellement publiés seulement en 1914-1924.