Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Aube. 10 (suite)

Dans l’ensemble, l’Aube a très peu de ressources naturelles en dehors de ses 130 000 ha de bois : des carrières et un petit gisement de pétrole à Saint-Martin-de-Bossenay. C’est un assez bon département agricole, où la valeur de la production provient pour moitié des céréales et pour un quart seulement des animaux. Mais le seul produit de la bonneterie est près de deux fois supérieur au total de la production agricole. La bonneterie, qui occupe près de la moitié des salariés de l’industrie, représente le quart de la production française. Elle s’est fortement concentrée, réduisant des trois quarts le nombre de ses établissements depuis quinze ans ; elle s’efforce de se moderniser et a créé à Troyes un centre de productivité et un centre de recherche. Mais elle doit essaimer à l’extérieur, parce que la main-d’œuvre manque. L’Aube n’a que de faibles excédents démographiques annuels (0,5 p. 100), et sa population vieillit. La main-d’œuvre féminine y tient une place rarement atteinte en France. Quelques industries nouvelles se sont établies grâce à la proximité de Paris et ont sans doute contribué à renforcer un mouvement migratoire devenu légèrement positif : l’Aube vient enfin de dépasser le maximum de population qu’elle avait atteint en 1851.

R. B.

➙ Champagne-Ardenne / Troyes.

Aubigné (Théodore Agrippa d’)

Écrivain français (près de Pons, Saintonge, 1552 - Genève 1630).


Dans un pays ensanglanté par les guerres et en proie à un délire dévastateur, à une heure où chacun va jusqu’au bout de ses convictions religieuses, un homme se dresse et, délaissant les armes, prend le temps d’écrire quelques-uns des plus beaux vers de la langue française. Agrippa d’Aubigné, militant casqué et botté à la foi fervente, surgit au milieu des champs de bataille et livre avec les Tragiques le message brûlant de sa poésie. Ce huguenot de petite noblesse a vu, à l’âge de sept ans, les « chefs pleins d’honneur » des pendus d’Amboise. L’adulte aura beau s’enflammer d’une passion malheureuse pour Diane Salviati, la nièce de la Cassandre de Ronsard, et lui dédier les cent sonnets de l’Hécatombe à Diane, il n’oubliera pas ce souvenir d’enfant, et sa haine pour ceux qui forcent les consciences et qui massacrent se nourrira des spectacles d’horreur qu’il aura sous les yeux. Quand, en 1577, il conçoit le dessein des Tragiques, il pourra trouver dans cette pitoyable vision du royaume déchiré un aliment à son inspiration. De là un torrent d’invectives contre les ennemis de sa religion, torrent qui sent « la poudre, la mèche et le soufre » ; de là une verve satirique étonnante par ses cris d’injure et ses anathèmes. Publiés en 1616, les Tragiques comportent sept livres. Le mouvement d’ensemble est grandiose et précis. Le premier livre, Misères, est un long cri de révolte devant les horreurs de la guerre civile. D’Aubigné s’attaque ensuite aux princes et aux courtisans responsables des maux qui accablent le pays (Princes), puis fait le procès de la justice et des juges dans une vaste fresque satirique (Chambre dorée). Au livre IV, Dieu est témoin du martyre des protestants (Feux). Les Fers décrivent les combats et les massacres des guerres de Religion. Mais les persécuteurs et les bourreaux seront punis, tout comme ont été châtiés les criminels depuis l’origine des temps (Vengeances). Le jugement dernier apportera aux damnés des supplices sans fin et aux élus une félicité éternelle (Jugement). D’Aubigné s’exprime comme Juvénal et Amos lorsqu’il fustige Catherine de Médicis, Henri III, les pourvoyeurs de l’Inquisition, Ferdinand, Isabelle, le pape Sixte et combien d’autres, qu’il cloue au pilori dans une sorte d’enthousiasme cruel. Une fois ses adversaires anéantis, le poète ouvre la voie à de célestes visions. Après la dimension universelle et mythique qu’il donne à la peinture d’abominations purement locales et contemporaines, son inspiration s’épure et laisse la place à la contemplation. La chronique, le combat doctrinal s’effacent devant le souffle extatique et mystique. Au partisan succède le chantre de l’éternité, l’homme qui sonde, dans une gravité et une majesté quasi intemporelles, à la fois les fins de l’Histoire et les mystères de la Création.

Si la partie de son œuvre où il se montre bouleversé par le scandale de son siècle est peut-être la plus caduque, encore que, dans son exaltation sacrée, il trouve d’admirables accents, celle où il sait revêtir sa théologie de tout un luxe d’images reste saisissante. La vision apocalyptique, le trait fulgurant, l’amplification hallucinante viennent spontanément et révèlent une fraternité cosmique entre l’homme et la nature :
Ici un arbre sent des bras de sa racine
Grouiller un chef vivant, sortir une poitrine ;
Là l’eau trouble bouillonne, et puis s’éparpillant
Sent en soi des cheveux et un chef s’éveillant.
Comme un nageur venant du profond de son plonge,
Tous sortent de la mort comme l’on sort d’un songe.
(Jugement, 671-676.)

Par sa puissance, d’Aubigné annonce Hugo. Et ce n’est pas par hasard si la première édition des Tragiques est signée L. B. D. D., « le bouc du désert ». Comme un prophète inspiré, il lance pour l’éternité le chant passionné de ses vers. Dans ce grand poème, la somme d’expérience, de foi, de pitié, de solidarité insurrectionnelle avec les victimes débouche sur l’illumination eschatologique.


D’Aubigné, poète baroque

La tension intérieure qui anime l’œuvre de d’Aubigné fait de celui-ci un représentant typique du baroque. Il en présente les qualités comme les défauts : une imagination vive à laquelle on peut reprocher une certaine hâte qui engendre répétitions et lourdeurs. Il développe ses thèmes dans une accumulation d’images généralement obsédantes et dans un élan souvent désordonné. Le mouvement y gagne au détriment de la stabilité. Il vise à l’effet par une surabondance de métaphores et de comparaisons (« Vos yeux sont des charbons qui embrasent et fument / Vos dents sont des cailloux qui en grinçant s’allument »), il a le goût de l’allitération (« Terre qui sur ton dos porte à peine nos peines », « Il fuit d’effroi transi, troublé, tremblant et blême ») et du raccourci frappant (« La mort morte ne peut nous tuer, nous saisir »), il aime l’antithèse (« Encore faut-il Seigneur, O Seigneur qui donnas / Un courage sans peur à la peur de Jonas ») et l’adjectif (« Du soleil cramoisi qui bizarre se couche »), tout en faisant preuve d’un réalisme théâtral (« Ses cheveux vers le ciel hérissés en furie / Le grincement de dents en sa bouche flétrie / L’œil sourcillant de peur découvrait son ennui »).

La violence même dont il use, son volontaire manque de mesure lui font une place à part dans la littérature baroque.