Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Staël (Mme de) et le groupe de Coppet (suite)

La poésie, ou ce qu’elle croit telle, et l’enthousiasme prosaïque partagent les premiers écrits de Germaine, découvrant que les ridicules qu’elle se donne dans la société policée de l’Ancien Régime sont en fait la représentation scénique de son « yvresse pour le bel esprit ». Quatre tragédies en vers et des Lettres sur les écrits et le caractère de J.-J. Rousseau sont divers moyens de « faire effet » les unes par la déclamation, qui sera toujours son étude avouée (Talma venait prendre chez elle des leçons de naturel), l’autre par la thèse du suicide du philosophe de Genève, thèse défendue avec enthousiasme. Voltaire et Rousseau ont recommencé dans le milieu Necker une carrière révolutionnaire qui s’attache seulement à ce qu’ils ont de déguisé, de voyant, d’extérieur, contribuant à créer pour la culture révolutionnaire une scène philosophique qui serve pour les modérés d’écran aux massacres. Dès son premier article, le 16 avril 1791, Mme de Staël entonne le thème général de tous les discours de ceux qui s’appelleront par la suite les « Amis de la Liberté » : le courage moral et l’étendue d’esprit qu’il faut pour être modéré, courage et étendue d’esprit dont on peut mesurer le juste degré dans les Réflexions sur le procès de la Reine (1793), dont Germaine demandera à Talleyrand de divulguer l’auteur de bouche à oreille, en Angleterre. Mais la critique littéraire appelle tout naturellement le roman, dont la baronne esquisse la théorie (Essai sur les fictions) en même temps qu’elle en présente quatre brouillons, entre autres Zulma, dont les héros sont des Indiens de l’Orénoque, et Mirza, où ils sont noirs (1795). L’Essai, traduit par Goethe un an plus tard, présente déjà la tendance qui la prédispose à s’entendre avec l’esprit de Benjamin Constant. Les genres littéraires sont l’expression écrite d’un principe ; le roman est celui du vraisemblable. Et, assurément, comment ne pas croire au roman, lorsque, dans la vie même, la mort devient vraisemblable, sans cette crédibilité que lui donne le roman ? Constant s’en souviendra dans Adolphe. « Je veux mourir — écrit-elle dans sa dernière lettre à Narbonne —, d’une manière qui n’effraye pas mes sens ou par la suite forcée de mon voyage en France, et dans cette disposition je vous pardonne même de la vouloir aussi. » C’est le 15 mai 1794 : Mme Necker vient de mourir dans les bras de sa fille. Assurément, la vie ne respecte pas le principe de la vraisemblance.


Benjamin Constant ou la dialectique de l’actualité et de l’histoire

C’est donc le sommet de la rencontre avec Benjamin Constant (Lausanne 1767 - Paris 1830). Rencontre de deux esprits plutôt que de deux corps. Lui sort d’une longue crise sentimentale, conjugale, intellectuelle, qui se traduit par la mise au net de son interminable et inachevé De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements, où « il y a du talent comme Montesquieu ». Le dialogue entre eux élève le débat staëlien. Benjamin a fréquenté les mêmes milieux que Germaine, le salon des Suard à Paris, la société lausannoise, mais épisodiquement ; il n’a fait qu’y inscrire furtivement les traits de son caractère, chiffre peu lisible d’une instance morale au fond de ce qu’il appelle sa « folie intérieure ». Il s’est formé au discours intime et à la bavarderie d’esprit auprès d’une Neuchâteloise d’adoption qui, elle aussi, publie des romans et même des opéras, Mme de Charrière. Il s’admire dans l’enthousiasme dramatisé que Germaine prend peu à peu de son esprit. Alors commence cette longue collaboration dans des bureaux d’écriture souvent voisins, où l’abstraction des Réactions politiques (1797) de Benjamin répond à celle de l’Influence des passions sur le bonheur des individus et des nations de Germaine (1796) ; et l’idéologie des Suites de la contre-révolution de 1660 en Angleterre (1799) de l’un renvoie aux Circonstances actuelles que l’autre ne publiera pas. Entre eux commence donc cette dialectique particulière de l’actualité et de l’histoire, qui sera l’une des lignes de force du groupe de Coppet. En fait, tous ces textes ne sont que l’écume d’une œuvre plus vaste, qui tente de mettre sur pied la Constitution, l’institution sociale et politique susceptible de rétablir la paix intérieure : Constitutions de l’an III et de l’an VIII, coups d’État du 18-Fructidor et du 18-Brumaire. Que la théorie des principes intermédiaires, dont la fonction est de rendre applicables les principes de morale et de politique, que cette théorie, critiquée par Kant, ait, de médiations en médiations, rendu le césarisme irrépressible, c’est peut-être la leçon toujours refusée de la grande œuvre de Benjamin et de Germaine à cette époque : exprimer dans un langage universel la sauvegarde des intérêts particuliers, défendus par les garanties des empiétements de l’État. Ce que Constant écrit là-dessus est sans doute moins innocent que le tour de passe-passe par lequel Mme de Staël prétend que la nature ne se réalise pleinement que dans la société : la réflexion de l’autre sur Rousseau, dénonçant le Souverain comme une forme d’autoritarisme nouvelle, est plus critique. Tout se passe comme s’ils s’étaient partagé la tâche : à elle de faire une théorie de la sensibilité dans les classes gouvernantes ; à lui de rechercher les conditions d’existence de cette élite. Pendant qu’elle écrit De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800), il traduit l’Enquête sur la justice politique et son influence sur la vertu et le bonheur en général de W. Godwin et en tire un manuel élémentaire de liberté qu’il ne publiera pas, mais dont on connaît différents avatars et le premier, De la possibilité d’un gouvernement républicain dans un grand pays, recopié en 1810. Tout cela doit aboutir à la constitution de ce pouvoir neutre, qui a la parole et par là même l’arbitrage entre l’exécutif et le législatif, et qui fait en réalité de l’écrivain et de l’orateur l’instance suprême de l’État. Le Tribunat de la Constitution de l’an VIII est une image affaiblie de ce pouvoir, et Constant, tribun par la grâce de Germaine, s’apercevra vite combien il est illusoire. Il fallait s’être abusé dans le dialogue à plusieurs voix des Amis de la Liberté sur le pouvoir de la parole : on pouvait duper des naïfs ou des corrompus comme les Directeurs ; le césarisme ne considère les bavards que comme une « vermine » qu’il a sur ses habits, mais il la « secouera ». Il attend cependant deux ans, confondant dans sa réprobation les ambitions de Delphinette et de son ami, et celles du nouveau positivisme des idéologues, qui, se partageant l’Institut, découpent aussi le monde, prétendant le réduire à une série de mécanismes simples.