Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

sophistes (suite)

Un seul manque à l’appel, Gorgias de Leontium : Platon le trouvait si important qu’il lui a consacré tout un dialogue. On l’y voit comme un véritable fauve de la parole, avec une colère bouillonnante, que le modeste Socrate a, apparemment, toutes les peines du monde à maîtriser. Orgueil, passion débordante, parler haut et abondant, plein de citations érudites de poètes anciens, toutes les apparences du luxe et de la réussite dans leurs vêtements, tels nous les montre Platon, comme autant de visages de la prétention. Car c’est bien là le reproche essentiel que, par la bouche de Socrate, il prétend formuler à l’égard des sophistes. Commerçants, soit, après tout l’état a sa noblesse : l’honnêteté ; vendre des marchandises que l’on peut évaluer ; ne pas chercher à tromper le client sur leur qualité véritable.

Mais le sophiste, lui, se révèle un commerçant malhonnête et dangereux.

Dangereux, parce que les nourritures qu’il vend risquent d’être un poison pour l’âme. Or, l’âme s’empoisonne facilement ; c’est que, à la différence des nourritures du corps, il n’y a pas de récipient où l’on puisse les contenir et les évaluer, avant de les absorber... Cela signifie que l’art de parler, ou rhétorique, que le sophiste se targue d’enseigner, risque de conduire à la vacuité du discours et finalement à l’immoralité la plus complète, le but recherché n’étant plus jamais la vérité, mais simplement le désir de l’emporter sur autrui, coûte que coûte. Le sophiste serait donc finalement suprêmement malhonnête parce que ce qu’il vend est très difficile à déterminer. Parfois, il prétend posséder l’art de bien parler ; mais comment le pourrait-il sans posséder d’abord l’objet du beau discours, la science sur telle ou telle chose ? Dans ses moments de plus haute prétention, il dit qu’il enseigne la vertu ; or, il ne semble pas que celle-ci soit une chose semblable à la science et, partant, qu’elle puisse s’enseigner comme elle.

En fin de compte, Platon tend à suggérer que c’est seulement d’apparences que se nourrit le sophiste, et qu’il voudrait nourrir les autres. Montreur de foire, illusionniste, le sophiste fait beaucoup de bruit et de gestes, pour cacher le vide.

Poisson glissant quand on veut le saisir et le comprendre, sa vérité est en fait celle de la bête de proie, du chasseur, du pêcheur plutôt que du poisson. La vérité du sophiste apparaît dans une problématique de puissance. C’est par la promesse de la puissance qu’il attire dans ses rets les jeunes gens riches, et par là accroît sa propre puissance à la fois par sa fortune et par son rôle de médiation nécessaire vers le pouvoir. Toutes les théories du sophiste se referment sur lui. Lorsqu’il nie le principe de contradiction et affirme la relativité universelle, il faut comprendre : « Je travaille pour mon bien, et il n’y a pas d’autre vérité. » Sa faiblesse, théorique du moins, c’est qu’il se met en contradiction avec lui-même en prétendant, grâce à l’enseignement, universaliser sa maxime, car le bien, individuellement et égoïstement conçu, ne saurait en dernière analyse s’enseigner, ni dans ses fins, ni dans ses moyens.

Telle est, finalement, la critique de Platon à l’égard des sophistes. Que pouvons-nous en penser ? C’est peu de dire que la pensée platonicienne est aux antipodes de celle des sophistes ; il faudrait aller jusqu’à affirmer que l’une se développe tout entière contre l’autre. D’une certaine manière, Platon est lui aussi pris dans la problématique de la puissance. Dans la cité d’Athènes, le maître de l’Académie et les sophistes avaient un même auditoire : les jeunes gens riches. Il s’agissait d’arracher ces proies faciles aux griffes acérées des « vendeurs de sagesse ». Comment ? Ce ne pouvait être qu’en leur proposant de plus hauts biens. À la puissance au sein des lois et des institutions, Platon substitue le mirage d’une puissance beaucoup plus haute qui passe par la compréhension du réel au prix de son dépassement, par la possibilité — envisagée à titre d’utopie dans la République — de fonder les lois sur une excellence. Mais du coup les termes mêmes du combat sont changés. À la lutte duelle perpétuellement évoquée par le sophiste, où il faut terrasser l’adversaire, Platon substitue l’idée du dialogue, où s’est subrepticement introduit un troisième terme : la vérité. L’individuel égoïste est dépassé ; la pensée, véritablement collective, requiert, à chaque étape, l’assentiment de l’autre. On n’est plus en présence de deux pugilistes, mais de deux auxiliaires d’une même finalité, le vrai. C’est l’avènement du dépassement de soi-même.

Pour nous, modernes, le sophiste — personnage de la cité, sécrété par elle, qui diffuse en fait non un savoir, mais un savoir-faire, un « savoir-se-débrouiller » au sein des lois et des institutions existantes — a un aspect étrangement proche. Pensée au ras de la vie et des difficultés quotidiennes ; idéologie dont le plus grand tort a sans doute été de s’avouer comme telle dans la théorie du relativisme et de vouloir jouer sur les deux tableaux, celui de l’efficacité pratique et celui du théorique. L’amoralité des sophistes, indéfendable théoriquement en tant qu’elle détruit communication et discours, est, dans l’ordre pratique, aussi logique que le sera, quelques siècles plus tard, celle qu’on attribuera au machiavélisme.

D. C.

 E. Dupréel, les Sophistes : Protagoras, Gorgias, Prodicus, Hippias (P. U. F., 1948). / M. Untersteiner, I Sofisti (Turin, 1949 ; 2e éd., Milan, 1967). / A. Levi, Storia della Sofistica (Naples, 1966). / W. K. Guthrie, les Sophistes (Payot, 1976).

Sophocle

En gr. Sophoklês, poète tragique grec (Colone, près d’Athènes, entre 496 et 494 av. J.-C. - Athènes 406 av. J.-C.).



Sa vie

Pour les modernes, soucieux de découvrir derrière la création poétique l’expérience intime, la vie de Sophocle n’apporte guère de renseignements susceptibles d’éclairer l’œuvre. On sait qu’il naît à Colone, « la blanche Colone, où l’harmonieux rossignol, plus qu’ailleurs, se plaît à chanter, au fond de combes verdoyantes » (Œdipe à Colone, 670-674). Son père, Sophillos, possède plusieurs ateliers pour la fabrication des armes et fait donner une éducation soignée à l’enfant. Élève de Lampros, le plus célèbre musicien du temps, Sophocle est aussi formé par les poètes et les gymnases. Vers 468 av. J.-C., il aborde le théâtre et obtient le prix contre Eschyle. C’est là le prélude aux plus éclatants succès qu’ait connus un poète dramatique : il remporte plus de vingt victoires, sans jamais descendre au-dessous du second rang, et reste jusqu’à la fin de sa longue vie fidèle à la scène.