Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

sociolinguistique (suite)

Sapir et Whorf

C’est aux recherches d’une certaine anthropologie sociale qu’ont été constamment liés les travaux de la linguistique américaine, et c’est souvent dans des ouvrages intitulés Ethnography, Anthropology qu’il faut rechercher des descriptions linguistiques. Sapir* a tiré sa problématique du livre de Franz Boas*, Handbook of American Indian Languages, recueil de travaux entrepris pour permettre la transcription et l’analyse des langues indiennes d’Amérique. Selon l’hypothèse de Sapir, reprise par Benjamin Lee Whorf (1897-1941), la langue d’une communauté organise sa culture, c’est-à-dire l’appréhension que ce peuple a de la réalité et la représentation qu’il se forme du monde. La différence de langue a pour conséquence une structuration intellectuelle et affective différente ; il s’agit ainsi de deux mondes différents et non plus du même monde sous deux étiquettes différentes.


N. Marr et ses disciples

Il faut placer à l’opposé de ces orientations les théories du linguiste soviétique Nikolaï Iakovlevitch Marr (1864-1934), qui a présenté la langue comme une superstructure et un phénomène de classe.

On ne parle plus d’évolution linguistique, mais de bonds (ou de révolutions) ; la dialectique du changement linguistique est marquée constamment par la naissance et la résolution de contradictions, ce qui a pour effet la liquidation des systèmes anciens et l’apparition de systèmes nouveaux. C’est ainsi que se manifeste dans la langue le passage du quantitatif (accumulation de changements mineurs) au qualitatif (apparition d’une nouvelle langue). Le corollaire de l’hypothèse des bonds linguistiques est la théorie des stades. Le développement de la langue peut être considéré comme linéaire et parallèle à la succession des formations socio-économiques ; à une formation économique et sociale déterminée correspond un type déterminé de langue. Après l’éclatement de la communauté primitive, on peut esquisser un classement des langues en tenant compte de certaines survivances, car il existe des interférences entre langues d’une même époque correspondant à des formations économiques différentes ; le premier stade était celui du chinois et de certaines langues africaines, le second celui du finno-ougrien, du turc et du mongol, le troisième celui des langues caucasiennes et chamitiques, le quatrième celui des langues sémitiques et indo-européennes. D’où la notion, en linguistique, de « progrès » au sens de « progression dans un certain sens ». Le principe est que, si une communauté linguistique s’écarte du courant de progrès mondial, sa langue dévie de la même manière en s’éloignant du système auquel elle appartenait à l’origine, et, à partir de là, les modifications intervenues subsistent même si la communauté rattrape le courant principal du progrès. C’est à la suite notamment de changements brusques dans l’organisation sociale des tribus que certaines formes de langues japhétiques auraient donné naissance aux langues indo-européennes, « prométhéennes » dans la terminologie de Marr.

Ainsi, ce sont les changements dans la base qui produisent les changements dans la superstructure. Celle-ci n’est plus seulement constituée par les conceptions et les institutions politiques, juridiques, religieuses, artistiques et philosophiques de la société, mais aussi par la langue.

La langue est aussi un phénomène de classe. La combinaison en mots des sons utilisés par les prêtres aurait eu pour but d’assurer tout le pouvoir à cette caste. Ainsi, le langage a été d’abord lié à des pratiques magiques, puis à des moyens de production : il permettait de maintenir en esclavage ceux qui ne le connaissaient pas, d’où son caractère de classe ; de nos jours encore, ce serait un instrument utilisé bien plus largement qu’on ne le pense par les classes dominantes pour asseoir leur prépondérance. On a montré l’insuffisance de ces thèses du point de vue même du matérialisme historique : elles méconnaissent les caractères propres à la langue, qui, historiquement, n’évolue jamais comme une superstructure ni comme un phénomène de classe, même si certains de ses éléments sont superstructurels ou enjeux de luttes de classe.


Sociolinguistique, ethnolinguistique, sociologie du langage

La délimitation rigoureuse entre l’ethnolinguistique, la sociologie du langage et la sociolinguistique n’est pas facile à faire. Certains considèrent ces termes comme à peu près synonymes. Cependant, il faut distinguer les études portant sur la langue et le discours mis en rapport avec la société globale (ethnolinguistique) et les recherches s’occupant des groupes sociaux, à l’intérieur d’une société donnée, et prenant en considération le rapport qui existe entre leurs différences et leurs contradictions d’un côté, leur comportement linguistique de l’autre.

À la question : la sociologie du langage, la sociolinguistique s’occupent-elles de la langue comme objet ou comme moyen, comme clé pour atteindre d’autres faits ?, on peut donner diverses réponses. Il y a en effet une sociolinguistique des sociologues ; il y a aussi une sociolinguistique qui s’occupe des rapports interpersonnels, des « rôles » (Joshua Fishman l’appelle sociolinguistique interactionnelle). Si bien qu’est parfois noyé le problème fondamental, celui qui touche à la détermination des constantes sociales dans les conduites linguistiques. On distinguera donc sociologie du langage et sociolinguistique : la première, sous-discipline de la sociologie, ajoute en effet à l’analyse linguistique proprement dite l’effort pour déterminer quelle valeur symbolique ont les variétés linguistiques pour leurs usagers. De même, la linguistique sociale, pratique déjà ancienne mais de définition théorique assez récente, est un secteur de la sociolinguistique : elle s’occupe plus particulièrement des différences linguistiques en tant qu’elles sont caractéristiques de groupes sociaux déterminés.

La sociolinguistique et la linguistique ne se différencient pas par leur objet : leurs oppositions sont au niveau des orientations et des perspectives. Tout système de langue peut être référé à un groupe social déterminé (historiquement ou géographiquement). Dès qu’on éprouve le besoin de dire qui parle la langue qu’on étudie, on est déjà dans une perspective sociolinguistique. En sens inverse, toute recherche tendant à synthétiser ce qui est commun à des variétés partiellement différentes de la langue s’oriente vers la linguistique proprement dite.