Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

socialisme (suite)

Avec Cafiero, il faut citer pour cette première période le professeur de sciences sociales Emilio Covelli, le député napolitain Giuseppe Fanelli, dont le passage au socialisme fournit au gouvernement en 1870 l’occasion de casser son mandat parlementaire, l’étudiant en médecine Errico Malatesta, l’avocat Francesco Saverio Merlino, fils d’un conseiller à la cour d’appel de Naples, le philosophe Tito Zanardelli, etc. Tous seront persécutés, plusieurs contraints d’émigrer ou, vaincus par la maladie et la pauvreté, feront alors effectivement figure de « déclassés ».

Des congrès ouvriers ont lieu néanmoins assez régulièrement. Au douzième, qui se tient à Rome en 1872, une scission définitive se produit entre les sociétés ouvrières fidèles à l’idéal de Mazzini et celles qui sont d’inspiration bakouniste (inclinées vers l’anarchie) ou marxiste, en tout cas internationaliste, qui prennent alors le nom de Fasci operai et se développent surtout en Toscane et en Romagne. Le Fascio de Florence compte alors 5 000 membres (maçons, mécaniciens, etc.). Engels* est le secrétaire pour l’Italie au Conseil général de l’Internationale à Londres, et E. Covelli publie un aperçu du Capital dans une revue napolitaine, en attendant l’édition abrégée qu’en donnera C. Cafiero en 1879. La mort de Mazzini en 1872 achève de disperser ses fidèles, mais, lors de la rupture définitive entre Marx et Bakounine la même année au congrès de La Haye, la section italienne se range du côté du second, ce qui peut expliquer l’importance que le mouvement anarchisant conservera longtemps en Italie.

Les années 1880 voient passer à Milan et dans la vallée du Pô l’essor du courant proprement marxiste au détriment du bakounisme, discrédité par l’échec de tentatives insurrectionnelles à Bologne en 1874 et à Bénévent en 1877. Un nouveau leader, Andrea Costa (1851-1910), fonde à Milan en 1880 la Rivista internazionale del socialismo, et en 1881 paraît à Imola le premier numéro de l’Avanti !, hebdomadaire de petit format, également dirigé par Costa. En 1882 se crée le parti ouvrier italien (Partito operaio italiano), et dix de ses membres se présentent comme candidats aux élections législatives, obtenant dans l’ensemble 4 p. 100 des voix exprimées (au suffrage encore censitaire) avec deux élus, Andrea Costa et Antonio Maffi, fondeur de caractères à Milan. En 1885, le parti ouvrier tient à Mantoue son premier congrès ; son comité central est alors composé uniquement de travailleurs manuels, mais dès l’année suivante il se rend compte de l’erreur qu’il y aurait à se couper des intellectuels et se montre accueillant envers eux. Son journal, Il Fascio operaio, publié à Mantoue, est plusieurs fois saisi et ses rédacteurs condamnés à de longs emprisonnements. Les grèves, toujours tenues pour illégales, se développent parallèlement ; en 1886, on en comptera 96, et 126 en 1889, intéressant 23 000 ouvriers. En 1892, le nombre des députés socialistes s’élève à 5, dont 4 dans la vallée du Pô et 1 à Naples. Parmi eux, Andrea Costa et Camillo Prampolini (1859-1930), l’apôtre du réformisme émilien. La diffusion doctrinale du marxisme s’étend en Italie. On traduit Marx, Engels, Karl Kautsky, Paul Lafargue, G. V. Plekhanov, et à l’université de Naples le professeur Antonio Labriola (1843-1904) inaugure un cours sur le matérialisme historique. Le congrès de Gênes en 1892 voit la transformation du parti ouvrier en parti des travailleurs italiens (Partito dei lavoratori italiani), qui changera son titre en 1895, au congrès de Parme, en parti socialiste italien (PSI). La direction du parti passe à Milan et adopte pour organe central un nouvel hebdomadaire, La Lotta di classe. Parmi les leaders apparaissent Filippo Turati (1857-1932), directeur de la doctrinaire Critica sociale, Leonida Bissolati (1857-1920), Angiolo Cabrini (1869-1937), Costantino Lazzari (1857-1927), Pietro Chiesa (1858-1915), tous partisans d’une lutte sociale « légalitaire », mais sans aucune compromission avec les partis bourgeois, même dans les élections municipales.

Les dernières années du siècle seront cruciales dans l’histoire du socialisme italien. La misère des paysans et des ouvriers siciliens détermine en décembre 1893 - janvier 1894 un vaste soulèvement auquel participent 300 000 travailleurs des Fasci, unissant le cri de « Vive le socialisme » à celui de « Vive le roi ». Une répression impitoyable sous F. Crispi* fait 200 morts parmi les manifestants, un seul dans la troupe. Aux procès institués contre les chefs bourgeois du mouvement, notamment le docteur Nicola Barbato (1856-1923) et l’avocat de Catane Giuseppe De Felice Giuffrida (1859-1920), se révèle parmi les témoins, même militaires, une indéniable sympathie pour les victimes d’un régime social inhumain. En 1895, le nombre des députés socialistes s’élève à 15, et Milan élit le Sicilien Nicola Barbato, tandis que des candidats du Nord, comme Andrea Costa, se présentent à Palerme. Le 25 décembre 1896, l’Avanti ! devient quotidien, et le nombre des suffrages socialistes aux élections atteint presque 9 p. 100 du total.

En mai 1898, enfin, après de longues grèves de journaliers agricoles en Émilie, éclate à Milan une véritable insurrection réprimée au canon par le général Fiorenzo Bava-Beccaris et qui fait 90 tués dans la population, un seul — accidentellement — chez les soldats. Des arrestations massives s’ensuivent, étendues même aux premiers démocrates-chrétiens et aux républicains ; la loi martiale est instaurée à Milan, à Florence et à Naples, le parti socialiste est dissous, les Bourses du travail sont fermées, 89 journaux sont supprimés ou suspendus. L’assassinat du roi Humbert Ier par l’anarchiste toscan Gaetano Bresci le 29 juillet 1900 apparaîtra comme une conséquence des faits de 1898 et de la réaction qui se poursuit les années suivantes, malgré de nombreuses réductions de peines et libérations de prisonniers politiques.

Le nouveau souverain, Victor-Emmanuel III*, suit des directives très différentes et fait appel à des chefs de gouvernement compréhensifs à l’égard des revendications ouvrières, principalement G. Giolitti*, qui non seulement rétablit la paix sociale par une législation attentive aux besoins populaires et de larges concessions économiques aux coopératives socialistes, mais obtient le soutien, ou, au moins, la bienveillante neutralité au Parlement des élus socialistes, devenus 33 en 1900, pour la plupart universitaires d’origine bourgeoise souvent fortunés (28 en Italie, soit 84 p. 100, contre 13 en Allemagne en 1903, soit 16 p. 100 sur 81 députés au Reichstag, les autres étant 55 ouvriers et 15 petits-bourgeois). Mais l’embourgeoisement du parti socialiste italien va provoquer dès son VIe Congrès (Rome, 8-11 sept. 1900) la formation d’une fraction dite « syndicaliste révolutionnaire » autour d’Arturo Labriola (1873-1959), très influencée par Georges Sorel*, mais nettement minoritaire jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, où B. Mussolini* en devient le chef. Au XIIIe Congrès national (Reggio nell’ Emilia, juill. 1912), ce dernier fait approuver un ordre du jour de blâme au groupe parlementaire socialiste, « qui a contribué à démoraliser les masses », et provoque l’expulsion des principaux députés réformistes (Leonida Bissolati Bergamaschi, Ivanoe Bonomi, Angiolo Cabrini, etc.), pour avoir félicité le roi d’avoir échappé à un attentat, et encore d’autres élus de tendance nationaliste (Guido Podrecca, etc.) pour s’être montrés favorables à la conquête de la Libye*. Mussolini remplace Claudio Treves à la direction de l’Avanti !, et Costantino Lazzari (1857-1927) devient secrétaire du parti, qui sera communément appelé celui des « socialistes officiels », tandis que les réformistes expulsés forment le parti social-réformiste, qui, malgré un état-major de grande valeur, restera sans action profonde sur le prolétariat ouvrier ou paysan. Il aura cependant à la Chambre en 1913, après instauration en 1912 du suffrage presque universel, 19 élus, les syndicalistes révolutionnaires 8, et les « officiels » 52, réunissant ensemble plus d’un million de voix.