Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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sionisme (suite)

En 1870, Charles Netter (1826-1882), aidé par l’Alliance israélite universelle, crée l’école d’agriculture de Mikve-Yisrael. La première colonie juive, Petaḥ-Tikva, naît en 1878. Certains rabbins de l’Europe centrale, comme Zevi Hirsch Kaliszer (1795-1874) et Juda Alkalai (1798-1878), soutiennent, par des arguments d’ordre religieux, l’idée nationale contre des opposants qui invoquent des textes de la littérature talmudique. Les défenseurs de l’idée du retour fondent des sociétés de colonisation (1862). Au même moment, un disciple désillusionné de Karl Marx, Moses Hess (1812-1875), prône dans son livre Rome et Jérusalem l’idéal de la reconstitution de la nationalité juive en Palestine. Les articles de revues néo-hébraïques foisonnent dans le même sens sous la plume de David Gordon (1831-1886), de Peretz Smolenskin (v. 1840-1885), d’Eliezer Ben-Yehouda (1858-1922).

En 1882, le médecin L. Pinsker (1821-1891) publie en allemand un opuscule retentissant : Auto-Émancipation. Les Juifs, selon lui, doivent s’émanciper eux-mêmes en allant vivre sur un territoire à eux. Pinsker prend la direction du mouvement des « Amants de Sion » (Hoveve Sion), qui tient son premier congrès à Kattowitz (auj. Katowice) en novembre 1884. On décide d’aider les colonies déjà en exercice, telle celle des étudiants juifs de Kharkov, qui, en 1882, avaient fondé le « Bilou » (nom formé avec les initiales des mots du verset d’Isaïe ii, 5 : « Maison de Jacob, venez et nous irons... »).

Le mouvement des Hoveve Sion s’étend ; en 1890, il est légalement reconnu par le gouvernement tsariste. Cet aspect « philanthropique » de la colonisation déplaît à certains penseurs, comme Asher Ginzberg (1856-1927), connu sous le nom d’Ahad Hoan ou Aḥad-ha-Am, qui parle d’un sionisme « culturel » : la Palestine doit devenir, selon lui, un « centre spirituel », capable de rayonner sur les communautés juives de la Diaspora.


Herzl et le sionisme actif

Avec Theodor Herzl* (1860-1904) apparaît un mouvement mondial organisé, ayant une stratégie politique. Ce journaliste viennois, en poste à Paris, est traumatisé au spectacle de la dégradation du capitaine Dreyfus* ; jusqu’alors, il n’a eu du judaïsme qu’une très vague notion et ne sait rien des efforts de sociétés de colonisation ni des livres de Hess et de Pinsker. Il en vient à la conscience foudroyante que la seule issue, pour les Juifs, est la création d’un État juif. Il adresse aux philanthropes juifs ainsi qu’à plusieurs hommes d’État, dont Bismarck, les versions successives d’un mémoire, qu’il refond et publie en allemand en un volume intitulé l’État juif (1896). Il va voir, sans succès, diverses personnalités juives de France et d’Angleterre ; mais, en Russie, Herzl devient l’idole des masses juives. Par tous les moyens, il cherche à obtenir des puissances européennes qu’elles poussent le sultan de Turquie, maître de la Palestine, à céder celle-ci aux Juifs.

Il fonde un journal, Die Welt, et convoque à Bâle, du 29 au 31 août 1897, le Ier Congrès sioniste mondial, qui crée une « Organisation sioniste mondiale », dont est membre tout Juif qui cotise annuellement et reconnaît le « programme de Bâle ». La cotisation (« chekel », du nom d’une antique monnaie) permet d’être électeur pour choisir les délégués aux Congrès sionistes périodiques. Le Congrès élit un « Comité d’action », dont cinq membres résidant à Vienne forment l’Exécutif. Le IIe Congrès sioniste (1898) crée une « Banque coloniale », ancêtre de l’actuelle Banque nationale d’Israël.

Lors du Ve Congrès sioniste (déc. 1901 à Bâle) est créé le « Fonds national Juif », pour le rachat des terres en Palestine. Une nouvelle entrevue avec le Sultan demeure stérile : celui-ci admet l’implantation individuelle des colons juifs, mais pas leur groupement en colonies. Entre-temps, des sociétés, comme la « Jewish Colonisation Association » (ICA), trouvent plus sûr d’envoyer leurs protégés en Argentine... (1891). Les rabbins restent fidèles à Herzl et soutiennent activement le sionisme en créant des mouvements sionistes religieux, comme le « Mizrahi » (1902).

En 1903, Herzl, songeant à la possibilité de coloniser d’autres territoires plus facilement accessibles, se voit offrir l’Ouganda, possession anglaise. La nouvelle de l’horrible pogrom de Kichinev lui fait sentir l’urgence d’une solution. Herzl expose donc ce projet ougandais au VIe Congrès sioniste (août 1903) : mais, devant l’opposition de la majorité, il doit renoncer à une implantation juive en Ouganda. Il reprend les négociations avec le Sultan, mais il ne peut compter sur l’appui promis par les Russes, par Victor-Emmanuel III d’Italie et par d’autres gouvernants. En janvier, il rencontre le pape Pie X, mais le pontife refuse tout encouragement et toute intervention. Herzl mourra peu après (3 juill. 1904).


La Première Guerre mondiale et lord Balfour

T. Herzl est remplacé à la tête du mouvement par David Wolffsohn (1856-1914), puis en 1910 par Otto Warburg (1859-1938). L’immigration s’est accrue ; on voit alors s’étendre le mouvement travailliste des « Po’ale Sion » (créé dès la fin du xixe s. en Russie), qui mêle au sionisme politique les idéaux du socialisme.

Pendant la Première Guerre mondiale, la direction du mouvement sioniste s’installe à Copenhague. La Turquie étant entrée en guerre aux côtés de l’Allemagne, les Alliés se promettent de s’en partager les dépouilles : la France a des visées sur une grande Syrie comprenant la Palestine ; les Britanniques, opposés à un tel projet, gênant pour leurs intérêts en Égypte et menaçant pour leur présence sur le canal de Suez, promettent aux sionistes qu’ils favoriseront la création d’un foyer juif en Palestine. Le chimiste Chaïm Weizmann (1874-1952), qui s’est acquis la reconnaissance de la Grande-Bretagne pour les services qu’il a rendus à sa production de guerre, assiège le Foreign Office pour que les Juifs puissent obtenir en Palestine, où ils entreraient librement, les droits d’une nation.