Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Sierra Leone (suite)

Venus de toutes les régions d’Afrique, les libérés adoptent le mode de vie des premiers colons, et l’ensemble formera le groupe des « Créoles ». Freetown passe de 1 000 habitants en 1808 à 13 000 en 1826 et devient un important centre commercial. La Church Missionary Society est présente depuis 1814 ; en 1827, elle fonde un séminaire pour pasteurs africains, qui devient le premier établissement d’enseignement supérieur d’Afrique occidentale quand il s’affilie en 1876 à l’Université de Durham, sous le nom de Fourah Bay College. Les Créoles sierra-léonais prendront ainsi une large avance sur les pays voisins et, en essaimant dans les autres West African Settlements (Gambie, Gold Coast et plus tard Nigeria), gouvernement général dont Freetown sera à plusieurs reprises le chef-lieu, ils joueront un rôle hors de proportion avec leur nombre et fourniront des pionniers de la négritude comme l’évêque anglican Samuel Adjai Crowther ou le Dr. Africanus Horton.


Deux Sierra Leone : la colonie et le protectorat

Au cours du xixe s., les gouverneurs de la colonie eurent tendance à étendre leur territoire à la faveur de traités d’amitié et d’abolition de l’esclavage avec les chefs de la région (1820, Banana ; 1825, Sherbro ; 1845, pays bulom) ; mais la métropole était hostile à cette extension, et, en 1872 encore, le gouverneur dut restituer une partie du pays koya (à l’est de la presqu’île de Freetown). Cependant, la ruée sur l’Afrique du dernier quart du xixe s. amena le gouvernement anglais à changer de politique. En 1885, la frontière fut fixée avec le Liberia* (qui menait pour sa part un jeu typiquement impérialiste ; cette frontière sera rectifiée en 1910), et en 1895 avec la France, dont la colonie de Guinée* encerclait l’hinterland de la Sierra Leone à l’ouest et au nord. Sur cette zone d’influence ainsi délimitée, la Grande-Bretagne proclama son protectorat en 1896.

L’administration des deux entités territoriales resta entièrement distincte pendant toute la période de domination anglaise. La colonie, presqu’île de Freetown et île Sherbro, représentait 1 p. 100 de la superficie totale. Le protectorat conserva les 150 chefferies existantes, coiffées par des district commissioners, selon le système de l’indirect rule. De violents troubles éclatèrent en 1898, quand l’administration du protectorat voulut percevoir les premiers impôts ; une campagne militaire vint à bout de la résistance en 1899.

À part le chemin de fer de Freetown à Pendembu, les moyens de transport restèrent longtemps rudimentaires ; les premières routes furent ouvertes en 1910 dans la colonie, en 1928 dans le protectorat, et les deux réseaux ne furent raccordés qu’en 1940. Même retard dans le domaine de l’enseignement : le protectorat dut se contenter longtemps de l’école des fils de chefs ouverte dans sa capitale, Bo, en 1906. Pourtant, les richesses exportées venaient du protectorat : diamants, extraits par le Sierra Leone Selection Trust, dans le pays kono ; fer des mines de Marampa, en pays timné, exploitées à partir de 1933 ; plus tard bauxite et rutile, les principales exportations agricoles étant les amandes de palme, le café et le cacao.


Indépendance, tribalisme et lutte des classes

Contrairement à ce qui s’est passé au Liberia voisin, les Créoles de Sierra Leone ont perdu le pouvoir politique dès le tournant du siècle, au profit de l’administration anglaise, qui l’a remis, au terme d’une lente évolution, aux populations de l’intérieur. La Constitution de 1924 avait admis quelques élus de la colonie au sein du Conseil législatif à côté de chefs désignés par les autorités du protectorat. En 1951, un régime démocratique parlementaire est institué. Le Dr. Milton Margai (1895-1964), un Mendé proche de l’aristocratie du protectorat, fonde le Sierra Leone People’s Party (SLPP) à prétention nationale mais dont l’électorat se trouve surtout dans le sud du pays. Il arrive au pouvoir en 1954 et conduit le pays à l’indépendance, le 27 avril 1961, tandis que l’opposition s’exprime par le canal de l’APC (All People’s Congress), émanation des couches populaires des villes, surtout implanté dans le Nord et dirigé par un Limba, Siaka Stevens (né en 1905).

À la mort de sir Milton Margai, en 1964, son frère, sir Albert Margai (né en 1910), moins habile politicien, le remplace. Sa tentative d’établir un régime de parti unique ne fait qu’accroître le mécontentement populaire, alimenté par les difficultés économiques. Les élections de 1967 vont déclencher une série de coups d’État. Devant la légère avance de l’APC, le gouverneur général sierra-léonais, sir Henry J. L. Boston, nomme Siaka Stevens Premier ministre. Le chef de l’armée, le général David Lansana, arrête Stevens et sir Henry J. L. Boston pour rendre le pouvoir à Margai, mais il est désavoué par ses subalternes, qui prennent le pouvoir avec l’appui de la police et constituent un gouvernement militaire sous le nom de National Reformation Council (NRC), présidé par un Créole, le colonel Andrew Juxon-Smith (né en 1931). La lenteur du retour à un gouvernement civil promis par la junte déclenche en avril 1968 un nouveau coup d’État : deux sergents-majors, avec l’aide d’un groupe de sous-officiers, renversent le NRC et rétablissent le régime civil en réunissant l’assemblée issue du scrutin de 1967.

Stevens constitue alors un gouvernement d’union nationale réunissant des personnalités de l’APC, du SLPP et des indépendants. Mais cette tentative est sans lendemain ; de nombreux députés SLPP sont invalidés, des troubles ont lieu en pays mendé à l’occasion des élections partielles, l’état d’urgence est institué. Au milieu du désordre, le pays évolue vers un régime présidentiel fort (la république est proclamée en avr. 1971) dirigé par le président Stevens, qui nationalise à 51 p. 100 les mines de diamant, principale ressource du pays. À la suite de nouvelles tentatives de coups d’État, Stevens conclut un pacte de défense avec la Guinée, et un contingent de l’armée guinéenne s’installe en Sierra Leone. Les élections générales de 1973 se déroulent sous le régime de l’état d’urgence, qui ôte à l’opposition tout moyen d’expression : l’APC enlève presque tous les sièges. Le développement économique marque le pas, tandis que les mines de diamant tendent à s’épuiser. En octobre 1973, les présidents Stevens et William Tolbert (Liberia) ont conclu un accord prévoyant une union économique pour 1977.

J.-C. N.

 A. P. Kup, A History of Sierra Leone, 1400-1787 (Cambridge, 1961). / C. Fyfe, A History of Sierra Leone (Fair Lawn, N. J., 1962). / C. Fyle (sous la dir. de), Sierra Leone Inheritance (Fair Lawn, N. J., 1964). / J. Cartwright, Politics in Sierra Leone, 1947-1967 (Buffalo, 1970).