Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Sénèque

En lat. Lucius Annaeus Seneca, philosophe latin (Cordoue v. 4 av. J.-C. - Rome 65 apr. J.-C.).



Sa vie

Second des trois fils de Sénèque le Rhéteur (v. 55 av. J.-C. - v. 39 apr. J.-C.), Lucius Annaeus Seneca, après avoir étudié la rhétorique, se tourna vers la philosophie et suivit avec passion les leçons de ses maîtres, l’orateur Fabianus, le stoïcien Attalus et le pythagoricien Sotion le Jeune, qui le poussèrent vers l’ascétisme. Les exhortations de son père et sa santé fragile le contraignirent à renoncer à ce sévère mode de vie, et Sénèque devint un avocat brillant. Questeur en 33, orateur mondain bien vu de la société impériale, il s’attira l’inimitié de la femme de Claude*, Messaline, qui le fit reléguer en Corse (41). Au bout de huit ans d’exil, il fut rappelé par Agrippine, la nouvelle impératrice, qui lui avait toujours été favorable et qui l’adjoignit à Burrus pour être le précepteur de son fils Néron (49). D’abord éminence grise du régime, Sénèque, au début du règne de Néron*, eut beau s’attacher le jeune prince et rendre ses leçons attrayantes, il vit très vite l’adolescent lui échapper. Du moins pendant treize ans mena-t-il une vie fastueuse, peu en rapport avec la rigueur de sa morale (il accrut une fortune déjà considérable dans de douteuses spéculations) et dont on peut juger sévèrement les complaisances (encouragement aux débauches de Néron, satire de Claude, apologie du meurtre d’Agrippine), jusqu’au jour où, las de cette existence, impuissant devant les excès de la Cour et en butte aux attaques de ses ennemis, jaloux de ses richesses et de son influence, il demanda à se retirer (62). L’empereur refusa, mais, dès lors, le philosophe s’écarta peu à peu des affaires, vivant dans une demi-retraite et se vouant à ses travaux et à la méditation. Compromis en 65 dans la conspiration de Pison, il reçut l’ordre de mourir et se fit ouvrir les veines.


Un double visage

On s’est longtemps indigné, et l’on s’indigne encore, du désaccord entre la vie de Sénèque et les principes de haute morale que celui-ci prône. L’ensemble de son œuvre, en effet, est, jusque dans certains vers de ses neuf tragédies, une invitation constante à la vertu, un appel à la pauvreté, à la sagesse, au mépris des biens de ce monde. Les titres mêmes de ses écrits, échelonnés sur toute son existence, mais dont la chronologie n’est pas toujours assurée, indiquent ses préoccupations spirituelles élevées : ce sont ses trois Consolations (à Marcia, à sa mère Helvia, à l’affranchi Polybe, composées avant et pendant son exil), ses traités (De la clémence, Des bienfaits, entre 54 et 64), ses dialogues (Sur la colère, 41 ? ; Sur la brièveté de la vie, début 49 ; Sur la tranquillité de l’âme, Sur la constance du sage, antérieurs à 59 ; Sur le bonheur de la vie, printemps 59 ? ; Sur la retraite, fin 62 ; Sur la providence, 63). Ajoutons la morale en action des admirables Lettres à Lucilius (63-64), les réflexions sur la providence et la volonté d’instruction des Questions naturelles (v. 63-64). Seule fait exception à cette fin apologétique l’Apocolocynthosis (Métamorphose en citrouille), satire bouffonne de l’empereur Claude. Et sans doute le contraste est-il grand entre les leçons du philosophe et l’image qu’il a laissée de lui, même si ses dernières années compensent par leur dignité les faiblesses et les complaisances de l’âge mûr.

Cette énigmatique dualité, cette contradiction gênante impliquent chez Sénèque la coexistence d’une nature inquiète toute tendue vers un idéal et d’un caractère avide d’honneurs et d’influence. Mais s’il céda trop souvent aux séductions mondaines, comment ne pas être sensible au fait que, dans la société corrompue qu’il côtoyait et qui avait pour modèle le prince qui le gouvernait, Sénèque sut élever la voix et finalement apparaître en cette époque troublée comme la conscience inquiète, le guide qui mit ses dons exceptionnels au service de l’élan passionné et généreux de ses convictions ?

Sénèque et la tragédie

On attribue à Sénèque neuf tragédies : Hercule furieux, les Troyennes, les Phéniciennes, Médée, Phèdre, Œdipe, Agamemnon, Thyeste, Hercule sur l’Œta, en rejetant comme apocryphe une dixième pièce, Octavie. Leur classement chronologique est impossible ; peut-être ont-elles été écrites entre 49 et 62. Par ailleurs, on ignore si elles ont été représentées ou non : bien qu’elles soient parfaitement jouables, on pense généralement qu’elles étaient destinées aux lectures publiques.

S’il imite les poètes tragiques grecs, Sénèque s’affranchit de ses modèles, tout en étant loin d’atteindre leur perfection. L’action progressive de la tragédie grecque est remplacée par une suite de tableaux, dont les morceaux de bravoure, les longues tirades déclamatoires, les dissertations morales ou philosophiques d’inspiration stoïcienne, les descriptions interminables se substituent au mouvement dramatique. L’outrance des procédés, l’enflure du style sont compensées par une certaine force dans l’analyse psychologique, le sens du pathétique et du pittoresque ainsi que par l’élégance de la langue. Il reste que ce théâtre influencera la tragédie des xvie et xviie s. français.


Une leçon de stoïcisme

Si Sénèque s’impose à nous, c’est par son œuvre de philosophe, dont l’objet est, depuis vingt siècles, toujours moderne. À vrai dire, il est plus moraliste que philosophe. On a relevé chez lui les contradictions d’une métaphysique flottante (il oscille entre la conception d’un Dieu unique et le panthéisme, croit tantôt à la providence, tantôt à la fatalité, considère l’âme comme matérielle et périssable ou comme une émanation de Dieu, vers qui elle retournera, ou encore comme un principe individuel et immortel). Cette incertitude à l’égard des systèmes qu’il adopte tour à tour, ce manque de sûreté qui l’empêche de déboucher sur une intuition unique et essentielle de la transcendance et de s’y tenir révèlent finalement peut-être une espèce d’indifférence pour tout ce qui ne concerne pas des questions directes, concrètes, voire quotidiennes. Son mépris de la dialectique (« la philosophie n’est pas la philologie »), son indépendance d’esprit devant les écoles (« nous pouvons discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, nous reposer avec Épicure, vaincre la nature humaine avec les stoïciens, la dépasser avec les cyniques ») traduisent avant tout le désir d’empoigner l’homme engagé dans l’existence pour l’amener à devenir meilleur (ses expressions sont significatives : melior fieri, meliorem facere, emendatio, proficere, remedio intentus).