Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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sémiotique (suite)

C’est à partir des textes de caractères à la fois narratif et figuratif (mythologiques avec Dumézil et Lévi-Strauss, et folkloriques avec V. J. Propp, connu en France quelques années plus tard) que la sémiotique discursive a pu se développer, en rapprochant des faits paradigmatiques et comparatifs, d’une part, et les démarches syntagmatiques, d’autre part, en faisant apparaître les discours comme des lieux de deux sortes de transformations, les textes, juxtaposés, entretenant des relations de transformation les uns avec les autres, mais comportant en même temps des transformations de contenus inscrits dans leur trame. Des recherches nombreuses et denses, à la fois analytiques et théoriques, en ont résulté. Le choix stratégique des textes figuratifs de littérature orale s’est révélé heureux, car il a permis d’asseoir les recherches sémiotiques sur des bases solides que sont des récits relativement simples, caractérisés par des formes narratives d’une universalité reconnue. L’application de ces premières formulations aux textes de la littérature écrite n’a pas manqué d’enrichir et de rendre plus complexe la problématique de la sémiotique littéraire, provoquant toutefois, en contrepartie, dans ce champ culturel traditionnellement privilégié, des controverses idéologiques et allant jusqu’à instituer la sémiotique comme le lieu du débat sur la modernité. L’acquis est pourtant positif : les deux principaux domaines de l’activité culturelle et, souvent, humaniste — le discours littéraire et le discours historique — sont devenus l’objet d’une investigation systématique.

La reconnaissance d’une extrême complexité d’objets sémiotiques que sont les discours a amené à distinguer différents niveaux d’analyse nécessaires pour les aborder. Ainsi, le niveau profond, caractérisé par des structures abstraites susceptibles de rendre compte d’un texte et par des opérations logico-sémantiques qui subsument des transformations qui s’y produisent, se distingue du niveau morpho-syntaxique, qui fait apparaître une organisation syntaxique des textes ; le niveau figuratif, où la syntaxe se trouve en quelque sorte incarnée dans les figures du monde — personnages avec leurs gesticulations et choses dotées de propriétés sensibles —, doit, de son côté, être distingué du niveau textuel, grâce auquel différentes configurations structurales se manifestent dans telle ou telle langue naturelle.

La distinction de niveaux d’analyse quasi autonomes n’est pas uniquement opératoire. Ainsi, la séparation des niveaux textuel et figuratif conduit à distinguer ce qui relève du caractère idiomatique des langues naturelles et ce qui appartient en propre à la sémiotique qui les transcende. De même, la reconnaissance des niveaux distincts mais équivalents rend comparables les discours figuratifs (récits et histoires) et les discours non figuratifs (philosophiques, didactiques, etc.), et permet d’utiliser le même appareil formel pour l’analyse des discours non littéraires (juridiques, sociaux, économiques, etc.), en autorisant la sémiotique à prendre la relève des tentatives peu convaincantes d’analyse du contenu entreprises en sociologie. Finalement, une extrapolation prudente permet de considérer comme textes des enchaînements syntagmatiques non linguistiques — rituels, programmes du cirque, espaces habités — et de les soumettre aux mêmes procédures d’analyse tout en exploitant le catalogue des modèles déjà éprouvés. Ainsi, les distinctions structurales opérées dans un domaine de recherches privilégié pourraient servir de base à des articulations internes d’une sémiotique unitaire malgré la multiplicité de ses champs d’application.

A. J. G.

➙ Hjelmslev (L.) / Jakobson (R.) / Langue / Linguistique / Littérature / Saussure (F. de) / Structuralisme.

 F. de Saussure, Cours de linguistique générale (Payot, Lausanne, 1916 ; nouv. éd., 1970). / L. Hjelmslev, Prolégomènes à une théorie du langage (en danois, Copenhague, 1943 ; trad. fr., Éd. de Minuit, 1968) ; le Langage. Une introduction (en danois, Copenhague, 1963 ; trad. fr., Éd. de Minuit, 1966). / R. Barthes, le Degré zéro de l’écriture (Éd. du Seuil, 1953 ; nouv. éd., Gonthier, 1965) ; Mythologies (Éd. du Seuil, 1957). / C. S. Peirce, Selected Writings (New York, 1958). / R. Jakobson, Essais de linguistique générale (trad. de l’angl., Éd. de Minuit, 1963) ; Selected Writings, t. III : The Poetry of Grammar and the Grammar of Poetry (La Haye, 1967). / A. J. Greimas, Sémantique structurale (Larousse, 1966) ; Du sens (Éd. du Seuil, 1970). / J. Kristeva, Recherches pour une sémanalyse. Sêmeiôtikè (Éd. du Seuil, 1969). / J. Kristeva, J. Rey-Debove et D. J. Umiker (sous la dir. de), Essays in Semiotics. Essais de sémiotique (Mouton, La Haye, 1971). / A. J. Greimas (sous la dir. de), Essais de sémiotique poétique (Larousse, 1972).


La sémiologie picturale


Problèmes sémiologiques

La sémiologie picturale s’est constituée récemment, à la suite du débordement du domaine d’analyse proprement linguistique. Elle doit sans doute son impulsion décisive aux tentatives d’applications (constituées ultérieurement en disciplines autonomes : les sémiotiques) d’une méthodologie linguistique (structurale) à des objets « sociaux », « culturels » non linguistiques. La question qui s’est très vite posée à cette discipline a été de régulariser l’importation méthodologique et de réajuster le problème de la description d’un objet plastique (tableau) envisagé, quant à sa structure, par rapport à ce que l’on pourrait nommer une problématique de la description du sens.

Dans cette mesure, l’opération sémiologique est d’abord une tâche de caractérisation des structures et de dénomination des objets structuraux. C’est à ce point que la base méthodologique structurale est importante, puisque, contrairement à la danse ou à l’architecture, il n’y a pas de vocabulaire technique (descriptif) de la peinture : il y a eu des vocabulaires d’académie, normatifs, mais n’amorçant pas de caractéristique des objets picturaux. Et ici repose déjà le problème majeur de la sémiologie picturale : aborder des ensembles signifiants qui n’ont pas de langue et qui ne possèdent pas non plus, au simple niveau de la caractérisation, leur métalangage technicien.