Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Athènes (suite)

Ce système de souveraineté populaire totale, exercée directement, servait la liberté du citoyen, mais l’action de l’État pouvait s’en trouver gênée. Or, Athènes est au ve s. une cité puissante et respectée, sa politique est en général cohérente et sage. C’est que Clisthène* l’avait dotée d’une assemblée où l’on réfléchissait et préparait le travail du peuple pour le rendre fécond : la boulê, qui permit à Athènes d’atteindre à la grandeur que chacun des citoyens souhaitait pour elle.


La boulê, ou conseil, modérateur des institutions

Considérés comme des magistrats supérieurs aux autres (qui ne sont que les agents de l’assemblée), ses 500 membres (désignés par tirage au sort) ont reçu du peuple une véritable délégation de pouvoirs, comme le prouve l’emploi dans chacun des décrets de la cité de la formule : « Il a plu au conseil et au peuple de ... »

L’influence du conseil dans la vie politique est très grande. Comme il siège chaque jour, il est en quelque sorte l’agent permanent de l’État, et c’est avec lui qu’entrent en rapport les États étrangers. Aucune décision de l’ecclésia ne peut être prise sans qu’il ait rédigé un projet de résolution (ou probouleuma) ; il peut aussi prendre de son propre chef les décrets d’application à la suite de telle ou telle décision de l’assemblée, ceux qui règlent telle affaire trop mince pour être soumise à celle-ci. C’est le conseil qui, mieux que le peuple, peut surveiller les magistrats tant civils que militaires (c’est devant lui qu’ils sont soumis à la docimasie [examen] et qu’ils rendent, dix fois par an, leurs comptes), et qui par conséquent a la haute main sur les finances de l’État, les travaux publics, l’approvisionnement, la flotte, les cultes. Il veille sur toutes les activités de la cité en désignant pour chaque tâche de multiples commissions permanentes ou temporaires.

Il a bien sûr pour exercer ces fonctions sans entrave un certain droit de coercition : son pouvoir judiciaire, à l’origine illimité, s’est quelque peu affaibli au profit du peuple jugeant à l’héliée, mais toutes les affaires politiques soumises au jugement de l’ecclésia passent d’abord par lui. Par ailleurs, l’importance de son rôle dans le domaine financier fait qu’on lui réserve certaines affaires fiscales. En outre, comme il est le seul organisme d’État siégeant en permanence, c’est devant lui que se traite tout ce qui relève du flagrant délit.

Le conseil est divisé en dix sections de cinquante membres, ou prytanies, qui, durant un dixième de l’année (intervalle de temps appelé aussi prytanie), remplissent à tour de rôle les fonctions de commission permanente de la boulê. Les prytanes (qui élisent chaque jour parmi eux un épistate, ou président, détenant les sceaux publics, les clefs des temples où sont déposés les trésors de l’État) règlent les affaires courantes, reçoivent magistrats ou citoyens avant de les introduire devant le conseil ou l’ecclésia, dirigent les forces de police. Mais leur rôle est surtout de constituer le bureau de l’assemblée du peuple ; ils doivent y faire respecter la légalité malgré les caprices et les colères d’une foule parfois surexcitée (cela ne va pas toujours sans risques ; ainsi Socrate sera le seul prytane à ne pas avoir peur de rejeter les décisions de la foule lors d’un vote illégal dans l’affaire des Arginuses) ; leurs responsabilités sont grandes, et d’une certaine façon ils sont les maîtres de l’assemblée : le peuple se veut souverain, mais il sait bien que respecter les décisions du bureau est le seul moyen pour lui de travailler de façon efficace ; il en est tellement sûr que le prytane coupable d’avoir laissé l’assemblée faire des bêtises est condamné par elle quand elle a repris ses sens !

Ainsi les pouvoirs de la boulê étaient grands. Son recrutement n’était pas le même que celui de l’ecclésia et de l’héliée : ne venaient au conseil que des citoyens très honorables (on les soumettait à la docimasie) et riches (ils pouvaient se permettre de vivre un an sans travailler pour se consacrer à une tâche bien prenante). Il put y avoir conflit entre elle et le peuple ; sa modération la conduisit même à favoriser l’oligarchie (vers la fin de la guerre du Péloponnèse). Son rôle fut alors contesté, mais, quand sa puissance eut été battue en brèche par les démagogues, la cité entra en décadence.


Évolution des institutions au ive s. av. J.-C.

Pour Athènes, le ive s. av. J.-C. est une période difficile ; la guerre du Péloponnèse et les expéditions menées sur le sol même de l’Attique ont détruit la classe moyenne des petits paysans, creusé un fossé entre les riches et les pauvres ; ceux-ci, en particulier, perdent le respect de l’État, qui n’a pas su les protéger alors qu’il a permis à d’autres de faire fortune. L’assemblée est désertée. Aussi commence-t-on à rétribuer ceux qui assistent aux séances : les citoyens remplissent-ils alors un devoir, ou exercent-ils un privilège dont ils doivent tirer profit ? En tout cas l’ecclésia perd de son sérieux. On paie mal ses impôts, et l’on préfère recourir aux mercenaires que de s’astreindre aux fatigues de l’entraînement militaire. Les hommes politiques jouent des convoitises de la foule sans souci de la grandeur de la cité (ainsi l’on dépense pour le théâtre ce qui devrait être utilisé pour l’armée). Ils se disputent pour faire carrière ; à côté d’un Démosthène* ou d’un Lycurgue, combien de « chiens du peuple » dont l’invective et la mise à bas de toute politique constructive sont la principale activité ? Les tribunaux relaient d’ailleurs assez souvent l’ecclésia pour juger des querelles entre des rivaux qui s’accusent de trahison, de corruption, d’illégalité ; en revanche, il n’est aucun progrès qui ne suscite des débats fort éloignés du droit civil ; les citoyens qui ont à régler un litige s’adressent souvent à des arbitres privés, preuve que l’État ne sait plus remplir son rôle.