Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Athènes (suite)

Durant la moyenne partie du ve s. av. J.-C., sa sagesse est très grande : le peuple s’interdit d’aller contre les lois existantes ; l’orateur qui propose une loi nouvelle, le président qui accepte de la faire discuter s’exposent, si elle est en contradiction avec une loi précédente, à une accusation en illégalité (graphê paranomôn), que peut intenter tout citoyen (la peine encourue peut être la mort). Cette institution explique la modération et le sérieux de l’assemblée, et la stabilité du régime.


Le peuple exerce aussi le pouvoir judiciaire

L’assemblée du peuple juge. La plus spectaculaire des procédures qu’elle utilise est l’ostracisme, qui, depuis l’époque de Clisthène, exilait pour dix ans le citoyen coupable d’être trop puissant. Mais, en général, même dans les affaires de haute trahison (eisangélie), elle renvoie l’accusé devant un tribunal.

Cela n’implique pas que le peuple se soit dessaisi de l’administration de la justice. Il n’existe pas en effet de corps de magistrats indépendants par rapport à lui, possédant des intérêts propres ou une mentalité particulière : tout citoyen de plus de trente ans, jouissant de la plénitude de ses droits civiques, peut être, s’il le désire, juge au sein du tribunal unique, de 6 000 membres, l’héliée. (Les 6 000 membres sont rarement réunis, le tribunal est divisé en sections qui jugent chacune d’une affaire différente ; ce n’est que dans les cas particulièrement importants que l’on groupe plusieurs sections.) Sa compétence est illimitée en matière civile, fiscale, politique même. Son pouvoir ne s’arrête qu’aux frontières du sacré : quand le sang d’un crime a souillé le sol de la cité, ce sont de vénérables institutions, dont l’aréopage (qu’Éphialtès a dépouillé de ses autres pouvoirs), qui s’occupent, en punissant le criminel, d’apaiser les dieux.

Pour que chacun puisse être héliaste sans trop de sacrifices, les juges sont rétribués ; le misthos, indemnité qui leur est allouée, correspond au salaire d’une demi-journée de travail. Malheureusement, cela ne peut suffire à inciter un paysan à venir perdre son temps à la ville (il a même fallu instituer des juges itinérants pour rendre la justice dans les dèmes de l’Attique), et les gens riches ne sont pas intéressés par cette tâche absorbante. La justice à Athènes est donc laissée entre les mains des plus pauvres d’entre les citoyens ; les riches auront à en souffrir, d’autant que les confiscations, les amendes servent à alimenter le fonds sur lequel on paye le misthos. Comme les juges n’ont aucune connaissance juridique, il est moins important d’argumenter que de séduire.

Ces défauts graves de la justice athénienne étaient la rançon de la souveraineté populaire, mais au moins, à Athènes, ne pouvait-on corrompre à prix d’argent le tribunal.


Le peuple garde la haute main sur l’exécutif

Pour que soient mises en œuvre les décisions du peuple, il faut dans l’État des structures permanentes. Il n’y a pas de fonctionnaires au sens où nous l’entendons aujourd’hui, il n’y a pas de gens qui puissent, par leur permanence à la tête d’un service, s’imposer au pouvoir politique et faire prévaloir leurs vues. N’existent que des magistrats, élus aussi bien pour les plus petites fonctions (police des marchés, surveillance des arsenaux) que pour les plus importantes.

Les grandes magistratures sont l’archontat et la stratégie. L’archontat n’est plus à l’époque classique qu’une survivance : les archontes n’ont de fonctions que judiciaires et religieuses (qu’ils soient en activité ou que, anciens archontes, ils fassent partie de l’aréopage). Les dix stratèges, à l’origine généraux au service de l’État, ont profité de l’affaiblissement progressif de l’archontat. Depuis les guerres médiques, ce sont eux qui contrôlent la politique militaire de la cité, partant la politique extérieure et financière : les grands hommes de la vie politique du ve s. av. J.-C. furent des stratèges, Thémistocle, Aristide, Périclès surtout, qui, durant les quinze ans où il remplit cette fonction, fut le maître des destinées d’Athènes.

Malgré les apparences, les magistrats sont faibles devant le peuple : ce sont des ministres, et non des maîtres. Ils sont élus pour un an ; pour une fonction sont nommés plusieurs collègues ; non rééligibles (sauf les stratèges), ils ne peuvent s’installer dans leurs prérogatives, prendre de l’importance ; dix fois par an, ils sont soumis à un vote de confiance (si la confiance leur est refusée, ils doivent quitter aussitôt leur charge ; c’est en général pour eux le début d’un procès, où ils seront lourdement condamnés), et n’importe quel citoyen peut, à n’importe quel moment, entamer contre eux un procès de haute trahison. Avant qu’ils n’entrent en charge, le peuple les « examine » et voit s’ils sont dignes de l’honneur qu’on leur fait ; à leur sortie de charge, ils doivent rendre leurs comptes devant lui : quand le quitus financier leur a été accordé (s’il ne l’est pas, ils sont condamnés par l’héliée), il est institué une commission d’euthynes chargés de recueillir sur la place publique toute plainte que pourrait avoir à formuler quelque citoyen que ce soit.

On a pu parler de « véritable tyrannie » du peuple à l’égard des magistrats (quand, bien sûr, l’assemblée ne se laissait pas séduire par l’éloquence d’un politicien adulé : Périclès* eut son heure, Cléon aurait pu se permettre beaucoup), tyrannie qui n’épargnait personne, ni le stratège ni le vérificateur des poids et mesures, et qui s’accompagnait souvent d’un total manque de respect à leur égard (ne devaient-ils pas tout au peuple, ne serait-on pas à leur place l’année suivante ?). Xénophon a pu faire dire à un Athénien : « Les cités en usent avec les magistrats comme moi avec mes domestiques. Je veux que mes serviteurs me fournissent tout ce qu’il me faut en abondance et qu’ils ne touchent à rien ; les cités entendent que les magistrats leur procurent le plus d’avantages possible et qu’ils s’abstiennent de toucher à quoi que ce soit. » Écrasés par leurs responsabilités, les menaces de procès, les magistrats ne prennent aucune initiative : Nicias préféra perdre son armée en Sicile plutôt que de risquer d’être accusé devant le peuple à son retour. Par ailleurs, le peu de durée de leurs fonctions rend possibles les changements subits de politique, quand le peuple versatile élit stratèges alternativement deux rivaux qui prennent plaisir à saboter l’œuvre de leur prédécesseur (Alcibiade* et Nicias).