Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

science (suite)

Comprendre que la science moderne est tout à la fois le fruit d’un long effort de pensée et le résultat d’une révolution menée victorieusement, c’est reconnaître l’influence exercée par la « substructure » ou l’« horizon » philosophique qui « limite » les théories scientifiques. La conviction première de A. Koyré est que l’influence des conceptions philosophiques sur le développement de la science a été aussi déterminante que celle des conceptions scientifiques sur le développement de la philosophie.

L’histoire de la pensée scientifique inspire à A. Koyré trois enseignements :
— la pensée scientifique ne s’est jamais rendue indépendante de la pensée philosophique ;
— la raison des grandes révolutions scientifiques est à découvrir dans les changements de conception philosophique ;
— la pensée scientifique ne peut se développer que dans le cadre dessiné par des « principes fondamentaux », des « évidences axiomatiques » qui ressortissent à la réflexion philosophique.

Retenir ces leçons ne revient pas à négliger le rôle joué dans le développement de l’activité scientifique par l’apport de faits nouveaux et surtout à remettre en cause l’autonomie du développement de la pensée scientifique. Ancrée dans une substructure philosophique, la pensée scientifique n’en conserve pas moins sa propriété. Insister sur l’influence des conceptions philosophiques, c’est aussi affirmer que la philosophie sert au déploiement de l’essor scientifique. Pas n’importe quelle prise de position philosophique.

« Le positivisme est fils de l’échec et du renoncement. [...] Le positivisme fut conçu et développé non par les philosophes du xiiie s., mais par les astronomes grecs qui, ayant élaboré et perfectionné la méthode de la pensée scientifique — observation, théorie hypothétique, déduction et finalement vérification par des nouvelles observations — se trouvèrent dans l’incapacité de pénétrer le mystère des mouvements vrais des corps célestes et qui, en conséquence, limitèrent leurs ambitions à « un sauvetage des phénomènes », c’est-à-dire à un traitement purement formel des prédictions valables, mais dont le prix était l’acceptation d’un divorce définitif entre la théorie mathématique et la réalité sous-jacente. [...] Et c’est par révolte contre ce défaitisme traditionnel que la science moderne, de Copernic à Galilée et à Newton, a mené sa révolution, qui est basée sur la conviction profonde que les mathématiques sont plus qu’un moyen formel d’ordonner les faits et sont la clef même de la compréhension de la nature » (A. Koyré, les Origines de la science moderne, 1956).

Positivisme et empirisme pur tracent des « chemins qui ne mènent nulle part ». C’est seulement en se proposant la connaissance du réel que la science progresse. D’où la nécessité de reconnaître que l’aspect théorique du processus de développement de la science est essentiel et commande l’aspect expérimental. Si la découverte des faits nouveaux favorise la rupture avec l’état donné de l’explication scientifique, les révolutions scientifiques sont d’abord théoriques, en ce qu’elles ne se contentent pas de mieux lier entre elles les « données de l’expérience », mais revendiquent, comme leur titre, une nouvelle conception de la réalité sous-jacente à ces données.

Deux thèses — l’influence déterminante de la substructure philosophique et la volonté réaliste de la pensée scientifique — convergent pour fonder une interprétation « théoriciste » de l’histoire des sciences. Théoricisme qui témoigne contre le positivisme et l’expérimentalisme (en tant que compréhension globale de l’activité scientifique).

Deux traits, forts, définissent la révolution scientifique du xviie s. comme révolution et la singularisent : la destruction du Cosmos et la géométrisation de l’espace.

Le Cosmos des Grecs s’unifie à la manière d’un tout fermé sur lui-même : monde fini, qualitativement organisé et hiérarchiquement ordonné. La Terre et le Ciel, parties du Tout, sont soumis à des lois différentes.

S’il est vrai que la physique moderne privilégie comme objet d’étude le mouvement des corps pesants, il est pertinent de remarquer qu’elle ne doit pas son avènement à la « Terre seule », mais « tout autant aux Cieux ».

Que la science moderne trouve son origine dans l’explication des phénomènes astronomiques entraîne l’abandon de la conception grecque et médiévale du Cosmos au profit de la systématisation de la notion d’Univers. Univers lié par l’identité de ses éléments composants et l’uniformité de ses lois, qui se donne pour un ensemble ouvert à l’infini. Affrontant l’Univers, la science moderne pratique la fusion de la physique terrestre avec la physique céleste : la première peut appliquer les méthodes mathématiques développées par la seconde. D’où une obligation : prétendre élaborer une « mécanique terrestre » conséquente et valide, c’est s’imposer la construction d’une « mécanique céleste » non moins fondée.

Géométrisation de l’espace : la science moderne démantèle l’espace « concret » d’Aristote pour étendre et réaliser l’espace « abstrait » de la géométrie euclidienne. Une telle substitution promeut des changements conceptuels décisifs : le mouvement n’est plus interprété comme un processus, mais comme un état.

La physique aristotélicienne fortifie la différenciation ontologique du mouvement, processus de changement et du repos, état en tant que but et fin du mouvement. Tout mouvement est « actualisation » : le corps en mouvement est affecté par le processus de changement. Dans l’espace « concret », le corps ne peut être isolé de son environnement physique et cosmique, et doit être pensé selon l’ordre du monde, resitué dans la région de l’être — son « lieu naturel » — à laquelle sa nature le fait appartenir. Si les corps terrestres se meuvent en ligne droite, les corps célestes décrivent des mouvements circulaires.

Parce qu’il est processus, le mouvement ne peut se prolonger par sa seule impulsion ; il ne subsiste que sous l’action du moteur (cause qui le fait être). Que cette action cesse, que le mobile se trouve séparé de son moteur, le mouvement meurt. Or, toute cause s’épuise dans la production de son effet.