Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Schleswig-Holstein (suite)

Une association de caractère plus spécialement politique provoque, le 18 mai 1843, le grand rassemblement de Skamlingsbanken, près de Kolding, qui est renouvelé l’année suivante. Pour comprendre la passion soulevée, on peut rappeler ce qu’écrit alors Dahlmann : « Ce que les Danois veulent en vérité, c’est la fusion, le duché du Schleswig tout entier devant redevenir [...] un pays parlant danois et se sentant danois. Mais la grande majorité des habitants du Schleswig a depuis des siècles détourné son regard du peuple danois et s’est tournée vers le peuple allemand ; toute sa culture vient de ce dernier... » Et de mettre au défi les « songe-creux » d’adopter les seuls moyens d’implanter le « danisme » : interdire aux gens du pays les universités allemandes, transférer la résidence royale à Schleswig (1844).

Ainsi se préparent les crises du xixe s.

D’abord celle de 1848, survenue dans l’atmosphère révolutionnaire de l’Europe. En mars, des « Danois de l’Eider » demandent au roi Frédéric VII l’incorporation du Slesvig au Danemark, et le roi les encourage en faisant entrer Lehmann au ministère, tandis que, en sens contraire, la réunion de Rendsburg, issue des deux assemblées territoriales, réclame une constitution commune aux duchés et l’entrée du pays dans la Confédération allemande ! Pour empêcher qu’un pays allemand ne soit abandonné « et ne devienne la proie des Danois », les Holsteinois prennent la responsabilité d’un gouvernement provisoire (établi à Flensburg) — et d’une guerre. S’intitulant « lieutenant des duchés », le duc Christian-Auguste d’Augustenborg (1798-1869) fait appel à la Prusse et à l’Allemagne — l’Allemagne de la Confédération expirante, celle de l’Assemblée nationale, celle des universitaires. L’affaire « concerne la nation allemande », déclare solennellement l’assemblée de Francfort, le 9 juin. C’est la guerre germano-danoise de 1848-1850 : les armées prussiennes, commandées par Wrangel, puis par Prittwitz, ne parviennent pas à briser la résistance des Danois, qui les tiennent en échec à Düppel (juin 1848 - avr. 1849) et à Fredericia (5 juill. 1849).

Mais les intérêts généraux des grandes puissances (cette zone péninsulaire est par nature stratégique) comme le nationalisme exprimé à Francfort déterminent l’intervention de l’Europe. Le protocole de Londres (1852) rétablit en somme le statu quo ante : si le Danemark ne peut incorporer le Slesvig, si les duchés conservent une chevalerie commune et une université commune, le dualisme est consacré par les « états » et les « ministères », et, depuis Flensburg, le nouveau centre politique du Slesvig, la « danisification » scolaire reprend. En 1861, une pétition couverte de 71 000 signatures exige de nouveau l’union constitutionnelle du Slesvig au Danemark.

La deuxième crise survient peu après. Dans sa conjoncture internationale jugée favorable, Carl Christian Hall (1812-1888), le ministre des Affaires étrangères, obtient du souverain danois Frédéric VII, le 30 mars 1863, une patente qui réalise le programme de l’Eider tout en accordant une large autonomie aux deux autres duchés. C’est alors une nouvelle contre-offensive de la Diète germanique, qui vote le 1er octobre une exécution fédérale contre le duc de Holstein, auquel elle oppose le duc Frédéric d’Augustenburg (1829-1880).

Tel est l’héritage redoutable qui échoit, le 15 novembre, à Christian IX (succédant à Frédéric VII). La crise se déroule tout autrement qu’en 1848-1852 : l’abstention de la France, de la Grande-Bretagne et de la Russie permet l’initiative de Bismarck*, l’intervention austro-prussienne, c’est-à-dire une nouvelle guerre (« guerre des Duchés ») contre le faible Danemark, et la spoliation de celui-ci, qui doit abandonner à ses adversaires, au traité de Vienne (30 oct. 1864), les trois duchés (Schleswig, Holstein et Lauenburg). Le 14 août 1865, la convention prussienne de Gastein règle le sort des duchés : l’administration du Holstein est confiée à l’Autriche, celle du Schleswig à la Prusse, qui se fait céder en outre le Lauenburg et Kiel, avec le droit de creuser un canal à travers le Holstein.

Un an plus tard, en conclusion de la guerre survenue entre les deux associés, le traité de Prague (23 août 1866) incorpore à la nouvelle Allemagne en gestation « ces perpétuellement indivisibles » qui, suivant le mot de Bismarck, devaient « un jour devenir prussiens ».

Depuis cette date, le Schleswig appartient à l’Allemagne. Un certain article 5 du traité reconnaissait aux populations des districts du Nord « le droit de décider, par un vote librement émis, si elles veulent de nouveau être réunies au Danemark ». En fait, le gouvernement de Vienne renonce dès octobre 1878 à en réclamer l’application. Dans ces conditions, la germanisation ne rencontre aucun obstacle d’ordre international. Poursuivie entre 1867 et 1918, elle comporte : une politique scolaire, d’abord modérée, puis alourdie en 1878 et qui s’achève en 1888 lorsque l’enseignement religieux lui-même doit se faire en allemand ; une politique économique, suscitant sociétés de colonisation et de crédit (1909) ; une politique bureaucratique enfin, particulièrement dure sous l’Oberpräsident Ernst Matthias von Köller (1841-1928), entre 1897 et 1901 (un millier d’expulsions).

Dans l’ensemble, le « danisme » fléchit d’abord, par le jeu des optants et par celui du départ des conscrits (l’exemple le plus frappant étant celui de l’île Föhr). Si les élections au Reichstag constituant de 1867 envoient deux députés danois à Berlin, il n’y en a plus qu’un à la consultation suivante. Le nombre des votes danois au nord d’une ligne passant à Flensburg tombe de 27 488 (1867) à 11 616 (1886). Une reprise se manifeste ensuite, grâce à des associations linguistiques, politiques (Hans Peter Hanssen [1862-1936]) et économiques. En restituant leurs droits de citoyens allemands aux fils des optants, le traité de 1907 favorise peut-être ce mouvement. La fièvre remonte en 1909-10, et les expulsions reprennent. En tout cas, le niveau des voix danoises remonte au-delà de 16 000 en 1912, et la question du Slesvig du Nord reste ouverte.