Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Schiller (Friedrich von) (suite)

La trilogie de Wallenstein se donne souvent en une seule soirée, mais qui est très longue, car l’ensemble compte 7 500 vers dont la moitié pour la troisième partie : la Mort de Wallenstein (Wallensteins Tod). Schiller, qui n’était pas parvenu à styliser certains aspects d’un sujet très riche, avait appelé le tout un « poème dramatique », situant ainsi l’épique et le tragique.

Il débute par un tableau très vivant et coloré du Camp de Wallenstein (Das Lager), qui fait comme un prélude : on y voit toutes les armes et toutes les nationalités qui se côtoient dans les armées impériales. L’auteur montre là son goût de l’épopée et des tableaux d’histoire : la vie des camps y est vue de près, les recrues, les sous-officiers ont le langage le plus direct ; il y a un prédicateur véhément et une vivandière qui a peut-être fourni quelques traits à la Mère Courage de Brecht, ce théâtre étant pourtant éloigné de celui de Schiller. Tous ces soldats aiment leur général, Wallenstein, qui semble encore au sommet de sa carrière : le dévouement du camp est là pour expliquer la démesure et le destin de son chef.

Dans la seconde partie, les Piccolomini, les dissensions apparaissent. La cour de Vienne, qui se méfie de Wallenstein, a envoyé un émissaire : celui-ci laisse entendre que le chef aspire à la dictature ; il sait troubler la conscience des envieux et des ambitieux, à ceux qui l’écoutent il dévoile qu’on a la preuve que Wallenstein trahit et traite avec les Suédois, sous l’aveu de l’empereur. Les généraux se divisent, en particulier les deux Piccolomini : Octavio, le père, est un habile homme qui tend à demeurer du côté du pouvoir ; son fils Max, enthousiaste et brave, ne peut croire ce qu’on veut lui dire ni renier son chef de guerre. Un drame d’amour se poursuit autour de la passion qui unit Max à la fille de Wallenstein, la princesse Thekla. Le général en chef paraît peu, mais il emplit la troisième partie de la trilogie : la Mort de Wallenstein, où les scènes les plus belles sont moins d’action que de réflexion. Les péripéties qui détachent les généraux d’un chef aveuglément confiant en son étoile sont nombreuses et prêtent à des chocs de caractère. Mais le personnage le plus intéressant est celui sur qui va s’abattre le destin tragique et qui ne peut plus rien, car il a mis en route la machine qui va le broyer. C’est à Max que Wallenstein se confie dans une scène centrale (I, iii), où il expose en termes pathétiques et profonds le déterminisme de l’action. Celui qui voulait exercer le pouvoir tout en demeurant libre va périr : la puissance aliène celui qui la détient. Wallenstein a envoyé un homme sonder les Suédois ; il a été pris par les agents de Vienne ; bien qu’il n’ait pu encore traiter, nul ne peut imaginer que le général en chef voulait seulement s’informer, il est perdu aux yeux de tous, sauf à ceux de Max Piccolomini, qui est un soldat sentimental, sans peur et sans faille. Celui-ci chargera une dernière fois à la tête de ses cuirassiers. Lui aussi s’en remet au destin, comme Wallenstein, qui avait voulu demeurer libre d’agir et qui a été écrasé par la logique tragique de l’histoire.

Il s’agit d’une pièce pessimiste, aux antipodes de Don Carlos, où le personnage du marquis de Posa réalisait au contraire l’union de l’action et de la liberté dans une conscience heureuse, sans division. De sorte que la mort de Posa est glorieuse, alors que Wallenstein meurt déchiré : sa tragédie est l’agonie de la liberté. Les hommes se croient libres et ils sont déterminés ; plus ils seront ambitieux, plus amère sera leur déception. C’est de la Révolution française que Schiller avait tiré cette leçon : il y avait aperçu le jeu de forces aveugles et tragiques. Wallenstein réfléchit sur une liberté perdue, sur un divorce qu’il voit sans remède entre l’histoire et la volonté libre. Au moment où, dix ans après Don Carlos et immédiatement après la Terreur, le poète désespérait de la liberté, il compose, logiquement, cette pièce magnifique, pesante aussi par son ampleur et qui décrit un moment sans espoir de l’histoire des pays allemands. Mais Schiller donnera encore, avant dix ans, un grand poème dramatique sur la liberté avec Guillaume Tell.


« Marie Stuart »

Entre-temps, deux héroïnes tragiques ont occupé son imagination : Marie Stuart et Jeanne d’Arc. Leurs vies ne se ressemblent pas, mais leurs morts sont également tragiques.

Marie Stuart est la plus classique des pièces de Schiller, puisque toute son action tient dans les derniers jours de la reine malheureuse. En prison, environnée de menaces, celle-ci revient sur son passé, qu’elle confie par allusions. Elle ne nie pas que ses passions l’ont égarée ; elle espère retrouver le droit de vivre en paix. Autour d’elle, amis et ennemis s’emploient et s’affrontent ; elle ne détermine plus rien ; les conséquences du passé se déroulent seulement autour d’elle. Frère de Max Piccolomini, sorti de l’imagination idéaliste de Schiller, le jeune Mortimer la touche, mais elle ne peut plus être sauvée. Schiller avait, à coup sûr, une prédilection pour ces soldats jeunes et sans tache, aussi blancs et plus simples que le prince de Hombourg de Kleist*.

Dans un dernier aveuglement, Marie Stuart va se jeter aux pieds de la reine, pour lui raconter une vie qui est celle de tous les héros malheureux de Schiller : elle a été gâtée par le monde, elle voudrait échapper aux astres maléfiques et à la fin elle écoute les conseils de sa nourrice pour retrouver la paix du cœur. Elle est l’implication tragique de toute vie ardente ; le temps de la passion, celui de l’ambition sont également tragiques. Pour échapper, il faut mourir. N’y échappent vivants que ceux qui sont assez simples pour passer à travers le feu, sans que leur visage ni leur âme n’en soient marqués. Posa, Max entrent dans la mort comme ils avaient vécu.

Avec beaucoup de poésie, la Marie Stuart de Schiller, frivole en vérité et chrétienne, jusqu’au bout superstitieuse, est finalement exaucée. Il est possible que le poète se soit souvenu de la Phèdre de Racine, mais l’héroïne de Schiller a plus de naïveté. Sa victoire finale est, au demeurant, tout intérieure : « Les mauvais triomphent, mais l’innocence et la noblesse d’âme demeurent un bien absolu. » Consolation et certitude que n’avait pas eues Wallenstein mourant.