Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Say (Jean-Baptiste) (suite)

Valeur demande et valeur coût

Dans la première édition de son Traité, Say a voulu répondre à une question qu’il s’était formulée : la manière dont s’établit la valeur*, la « cause de la valeur » (H. Denis). Dans les éditions suivantes, il montrera que la valeur est influencée par l’action des consommateurs, qui, formulant une demande, ne l’expriment pas à n’importe quel prix* : la valeur est déterminée en définitive par l’utilité des biens produits. Mais la concurrence* va jouer, et Say a le mérite d’en noter soigneusement les caractéristiques.

La concurrence des producteurs tend à faire baisser la valeur (le prix de vente sur le marché) des produits, parce que chaque producteur va essayer de prendre une part — la plus grande possible — du marché*. La valeur prix de vente tend ainsi à rejoindre la valeur coût : le solde pour l’entreprise tend (une fois rémunérés les trois facteurs) à égaler zéro. Mais cette valeur prix de vente ne peut tomber au-dessous des trois coûts cumulés, sous peine de ruiner la firme, et la motivation même des entrepreneurs à créer des entreprises.

Say passe cependant à côté d’une question fondamentale. Si l’on suppose que les exigences manifestées par les apporteurs de capital et les apporteurs de sol sont formulées avec rigidité, le solde (les salaires) est déterminé, à partir des deux premiers éléments, par voie de différence. Les « marchés » des trois services productifs doivent donc être considérés non pas isolément, mais en relation les uns avec les autres.


La loi des débouchés

Lorsque le producteur, remarque J.-B. Say, a achevé l’élaboration d’un produit, son plus grand désir est de le vendre ; mais, s’il est pressé de voir ce produit vendu, il ne l’est pas moins de réinvestir la valeur du produit (une fois celui-ci monétarisé entre ses mains), pour que l’argent ne chôme point dans son patrimoine. Or, pour ce faire, il doit acheter d’autres produits : la vente d’un produit crée donc, dès l’instant même, un débouché à d’autres produits. Le « circuit » est illustré par J.-B. Say d’une manière séduisante, renforçant d’ailleurs son optimisme, les crises générales de surproduction lui paraissant impossibles.

Mais les « fuites » dans le circuit ne semblent guère perçues, et il faudra J. M. Keynes*, un siècle plus tard, pour les éclairer décisivement. Car l’entrepreneur peut ne pas vouloir réemployer immédiatement l’argent obtenu par l’écoulement de son produit : un filateur peut attendre la baisse du prix du coton brut avant de reconstituer son stock, attendre une occasion meilleure pour acquérir une nouvelle machine. Une épargne*, momentanée ou durable, peut apparaître.

Le problème du « démarrage » ou celui du « décollage » (take off) ne semble pas davantage correctement perçu par J.-B. Say. Comment certains producteurs vont-ils être amenés à prendre les premiers des décisions de développement de production ? Ceux-ci n’ont pas, en effet, les « débouchés » assurés pour écouler ces fabrications accrues, puisque leurs partenaires (acheteurs), pour un temps au moins, n’ont pas accru leurs ventes et ne peuvent, de ce fait, être acquéreurs solvables de productions accrues... Le « take-off » et, plus généralement, la croissance* ne paraissent pas clairement élucidés dans cette analyse.

J. L.

➙ Économique (science).

 E. Teilhac, l’Œuvre économique de Jean-Baptiste Say (Alcan, 1927). / P. L. Raynaud, Jean-Baptiste Say (Dalloz, 1953). / P. Guillaumont, la Pensée démo-économique de Jean-Baptiste Say et de Sismondi (Cujas, 1969).

scandinaves (littératures)

Les littératures scandinaves illustrent la richesse culturelle des pays nordiques, qui, s’ils conservent leurs langues et leurs traditions propres, assimilent en même temps les courants de pensée venus du reste de l’Europe.


Le Danemark, les îles Féroé, l’Islande, la Norvège et la Suède connaissent des conditions historiques, politiques et sociales parfois fort différentes : ils n’en forment pas moins un tout du point de vue littéraire, aux réactions tantôt semblables, tantôt contrastées, mais où il est toujours possible de dégager les traits communs.


Des origines à la fin du Moyen Âge

L’usage des runes en Scandinavie remonte au iiie s., mais c’est entre le ixe et le xiie s. que s’affirme la valeur littéraire des inscriptions runiques. Les graveurs de runes mêlent volontiers à leurs textes en prose des vers (dont beaucoup rappellent les chants eddiques), telle la strophe qui figure sur la pierre de Rök en Suède.

Avec la poésie eddique et la poésie scaldique, l’Islande est la première à offrir une véritable production littéraire. L’Edda* est un recueil de poèmes composés entre le ixe et le xiiie s. et transmis oralement ; certains poèmes évoquent les dieux de la mythologie nordique — c’est ainsi que Völuspá raconte l’histoire du monde à son origine ; d’autres traitent des héros germaniques et se regroupent en plusieurs cycles. Bien différent, le poème intitulé Hávamál est une suite de règles de conduite dont le réalisme surprend. S’opposant à la simplicité de la poésie eddique, les strophes scaldiques se caractérisent par des formes ornementales souvent hermétiques. Parmi les plus grands scaldes, il faut citer Egill Skallagrímsson (v. 910-983) et Sigvatr Þórðarson (Sigvatr Thórdarson, v. 995-1045). La poésie scaldique touche à sa fin dans le courant du xiie s.

À cette époque, l’alphabet latin conquiert le monde scandinave. Les lois, apprises par cœur jusque-là, sont couchées sur le vélin pour décharger les mémoires. La littérature religieuse est aussi très tôt représentée. Mais ce sont les récits à caractère historique qui dominent le Moyen Âge.

L’Islandais Ari Þorgilsson inn Fróði (Ari Thorgilsson, 1067-1148) rédige dans sa langue l’Íslendingabók (le Livre des Islandais) vers 1120. Le moine norvégien Theodricus retrace en latin l’histoire des rois de Norvège jusqu’à Sigurd Jorsalafare († 1130) ; c’est aussi en latin qu’au Danemark Saxo Grammaticus († v. 1216) se charge d’écrire une histoire de son pays, la monumentale Gesta Danorum, dans les seize livres de laquelle il dégage une image cohérente des anciens Scandinaves. En Islande, enfin, à côté de longues chroniques comme l’Ágrip (v. 1190), sont composés de nombreux récits historiques, parfois légendaires, assez courts et souvent anonymes, les sagas*. Les « sagas des rois » sont des biographies des rois norvégiens que Snorri* Sturluson (v. 1179-1241) porte à leur perfection en écrivant la Heimskringla (v. 1230). Snorri Sturluson est aussi l’auteur d’un traité sur l’art scaldique, l’Edda. Les « sagas des familles » relatent au contraire la vie de héros islandais et de leurs familles, telle la Saga de Njáll (v. 1280). D’autres sagas prennent leur sujet dans les vieilles légendes nordiques, telle la Völsunga saga (v. 1250), ou encore dans la littérature courtoise, comme la Saga de Perceval (av. 1263). Les sagas sont sur le déclin dès le xive s., mais leur influence sur la littérature nordique sera considérable.