Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Savonarole (Jérôme) (suite)

Inspiré, illuminé, héraut de Dieu, Savonarole ne se présente cependant aucunement comme prophète. Interrogé à ce sujet à son procès, il répondra que c’est là l’affaire de Dieu : « D’autres prophètes ont été dans des situations bien pires que la mienne. Personne n’a à juger l’intention d’autrui, mais seulement ses actes » (11 avr. 1498). Par contre, il s’appuie fièrement sur son titre de prédicateur « envoyé par l’ordre des Prêcheurs » (sermon du 7 mars 1498).


Le « règne » de Savonarole

Au début de l’année 1492, Savonarole, qui ne cessait de prendre à partie la tyrannie de Laurent de Médicis*, annonce la mort prochaine du prince. Celle-ci se produit dans la nuit du 8 au 9 avril. Laurent a appelé Savonarole à son chevet. La rumeur publique rapporte aussitôt qu’il a consenti à toutes les requêtes du frère prêcheur, sauf à la dernière : « rendre la liberté au peuple florentin ».

Les événements internationaux entre 1492 et 1495 agitent beaucoup les esprits. Ils fournissent au réformateur une occasion favorable pour propager ses idées. Lorsque Charles VIII traverse Florence en 1494, Savonarole voit en lui un « nouveau Cyrus ». Il l’adjure de déposer le douteux pape Alexandre VI* et de convoquer le concile universel. Il annonce alors des événements décisifs : la réforme de l’Église, la conversion des musulmans et l’élection de la cité de Florence comme centre de propagation du règne du Christ. Le 9 novembre, Pierre, le fils de Laurent, cède le pouvoir ; la république est instaurée dans un grand enthousiasme. Donatello, pour célébrer la liberté retrouvée, érige la statue de Judith devant le Palazzo Vecchio. Le système que prône alors Savonarole n’est pas une république théocratique, mais un régime de liberté comportant une double assemblée et réalisant une collaboration étroite entre le pouvoir politique, gouvernant sans tyrannie par la voie de conseils, et les chefs d’une Église véritablement réformée et purifiée.

À Noël 1495, après une série de prédications sur le prophète Aggée, Savonarole fait accepter par le Grand Conseil une déclaration qui proclame Jésus-Christ « roi du peuple florentin ». Les processions remplacent les carnavals ; les artistes et les humanistes vantent ce nouvel âge prophétique et puritain ; Marsile Ficin célèbre, sans hésiter, les louanges du réformateur. Le 7 février 1497, sur la place de la Seigneurie, on procède au « brûlement des vanités ». Les humanistes jettent au feu leurs livres du second rayon, et les nobles florentins leur parure. Le Décaméron de Boccace et même le Canzoniere de Pétrarque disparaissent dans les flammes au son des cantiques. Ce bûcher marque symboliquement l’apogée du règne de Savonarole.


Savonarole et Alexandre VI

Face à ces manifestations, le pape Alexandre VI, hostile, mais peu sûr de lui-même, hésite. Directement visé quand il se trouve sollicité par Savonarole de se réformer, il cherche à enrayer l’action du prédicateur en l’excommuniant et en le faisant exiler dans une autre province de son ordre (13 mai 1497). Mais il se heurte à la résistance des Dominicains et à celle de la République florentine. Diverses entremises sont tentées, mais sans aucun succès. Le conflit ne cesse de s’envenimer jusqu’au milieu de l’hiver. C’est alors que le pape se décide à l’épreuve de force. Le 26 février 1498, il jette l’interdit sur la ville de Florence et ordonne l’arrestation de Savonarole.

C’est mal connaître la détermination du religieux, qui a annoncé à plusieurs reprises que les pouvoirs constitués de l’Église finiront par s’opposer à sa prédication et qu’il mourra, sur le bûcher ou sur la potence, condamné par un tribunal ecclésiastique. En outre, Savonarole prend le parti de se défendre par les armes : il organise San Marco en bastion retranché. Sommé de venir à Rome, il accepte par lettre, sans cependant se déplacer. Il se met alors à rédiger des Lettres aux princes chrétiens, où, s’appuyant sur l’exemple du prophète Amos, il nie qu’Alexandre VI, élu de façon simoniaque, soit un pape véritable, et il en appelle au concile. Une copie de ces lettres parvient au pape avant même qu’elles aient été expédiées. Savonarole, conscient de la portée de ses actes et du risque encouru, recule.


L’épreuve du feu

Mais, dans sa prédication de carême, Savonarole n’atténue aucunement ses positions. Alors se produit un événement inattendu qui, par le retentissement profond qu’il a dans les esprits, transforme la situation. Un franciscain, Francesco di Puglia, prend à partie Savonarole et lui propose de subir en face de lui en public l’épreuve du feu.

Sans doute satisfaite par cette initiative qui la dispense d’intervenir, la Seigneurie donne aussitôt son accord et fournit les crédits nécessaires pour la manifestation. Savonarole, qui ne dissimule pas ses réticences, ne peut se dérober. Un ami fidèle, Domenico da Pescia, s’offre pour subir l’ordalie à sa place, tandis que les Franciscains présentent l’un des leurs, qui s’avance en tremblant « sûr d’être brûlé ». L’épreuve ne paraît guère devoir se conclure au bénéfice des Franciscains. Mais une exigence imprévue du prieur de San Marco retourne la situation en leur faveur : celui-ci réclame d’entrer dans le feu en portant sur lui l’eucharistie ; cette requête ayant été rejetée, il refuse l’ordalie. L’opinion publique conclut d’elle-même en faveur des Franciscains. Arrêté, Savonarole est déféré à l’Inquisition.


Le procès et la mort

Le procès, mené par ses adversaires, ne pouvait aboutir qu’à sa condamnation. Soumis à la question, Savonarole avoue avoir voulu s’opposer au pape. On l’accuse aussi d’avoir menti, mais on ne peut le convaincre d’avoir enseigné des erreurs. Il est condamné comme rebelle, non comme hérétique. Le 23 mai 1498, aux côtés de Domenico da Pescia, il est pendu, puis brûlé sur la place de la Seigneurie. On jettera leurs cendres dans l’Arno afin que leurs partisans ne puissent les recueillir pour en faire des reliques.