Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Sardaigne (suite)

La Sardaigne, reconquise en 534 par Bélisaire et érigée en province dans le cadre de la préfecture du prétoire d’Afrique, est occupée temporairement par les Goths de Totila de 551 à 553. Possession excentrique de Byzance, sous la souveraineté théorique de laquelle elle reste placée au vie et au viie s., l’île passe en fait sous l’autorité du pape Grégoire le Grand (590-604), qui en réorganise l’administration civile et religieuse et qui y établit des moines du Mont-Cassin. Elle échappe ainsi à l’occupation lombarde, mais non aux raids sarrasins qui en dévastent régulièrement les côtes de 711 à 1016.

Pour mieux en assurer la défense, les Sardes renoncent au système du juge unique (judex). Ils divisent leur île en quatre districts — qui sont, du sud au nord, ceux de Cagliari, d’Arborea, de Logudoro (ou de Torres) et de Gallura — et en confient au ixe s. l’administration respective à quatre juges héréditaires (judices), héritiers des archontes byzantins.

En 1015 pourtant, le chef sarrasin des Baléares, al-Mudjiāhid (Mugetto), réussit à occuper la Sardaigne, d’où il multiplie les raids contre le littoral toscan, lésant ainsi les intérêts des Génois et des Pisans. Associés, ceux-ci organisent en 1015 et 1016 deux opérations navales qui arrachent sa conquête à al-Mudjiāhid. Les Pisans entrent aussitôt en conflit avec leurs alliés et restent les seuls maîtres de l’île, sur laquelle ils exercent pendant un siècle leur hégémonie commerciale et leur protectorat religieux, le pape ayant fait de l’évêque de Pise son légat en Sardaigne (avant de lui conférer, en 1133, le titre de primat). En 1113-14, l’archevêque de Cagliari et les juges de l’île participent même à l’expédition pisane contre les Sarrasins des Baléares.

Pour contrecarrer l’influence pisane, les Génois nouent alors des contacts étroits avec des chefs locaux ; ils réussissent à s’annexer au xiie s. une zone d’influence autour d’Arborea, où l’une de leurs créatures, Barison, est même reconnu roi de Sardaigne en 1164 par Frédéric Barberousse, ce qui entraîne entre 1165 et 1175 une reprise du conflit entre Génois et Pisans. Les Génois étendent progressivement leur zone d’influence à l’ouest et au nord, où un Doria épouse la fille du judex de Torres (fin du xiie - début du xiiie s.), et relèguent leurs adversaires dans l’est et le sud. Mais, absorbés par la conquête de la Corse (prise de Bonifacio en 1195), ils laissent en fait à ces derniers le soin d’exploiter économiquement l’île. Les Pisans concluent en effet des contrats de commerce et fondent des sociétés commerciales dont les deux tiers concernent la Sardaigne ; ils prévoient même des clauses de risque qui sont à l’origine de l’assurance maritime (l’une des premières mentions en figure à la fin du xiiie s. dans le Breve du port de Cagliari). Ils font de l’île le centre privilégié d’un négoce reposant sur l’importation à Pise de l’argent, du bois, du sel, des peaux, des laines, du poisson et des fromages sardes, et sur l’exportation à destination de l’île de fer, de tissus et de peaux tannées.

Pour faciliter ce trafic, de nombreux facteurs pisans (consuls et potestates) sont établis dans plusieurs ports en vertu d’accords conclus avec divers juges de l’île. Ces facteurs, nommés à Pise dans l’église San Michele in Borgo, dépendent à la fois de la Commune, de l’Ordo mercatorum et de l’Ordo maris ; ils résident dans un port sarde et ont un correspondant habitant à Pise ; ils exercent aussi des fonctions d’officiers publics. La mise en place de cette administration économique entraîne le renforcement du contrôle politique de Pise sur l’île. Une famille pisane, celle des Visconti, qui exerce fréquemment la fonction de podestat, tente alors d’imposer son autorité sur l’île. L’opération échoue en 1202, puis en 1216 du fait de l’opposition des papes, suzerains de la Sardaigne ; mais elle réussit en 1218 et en 1219, lorsque Ubaldo Visconti s’établit d’abord dans le judicat de Gallura au nom de la Commune, puis, de son propre chef, dans celui de Torres, à la suite de son mariage avec Adelasia, héritière du pouvoir local. Désireux de s’approprier la Sardaigne, où il se retire en 1228, Ubaldo Visconti se rapproche du pape, avec l’appui duquel il s’oppose à Pise de 1233 à 1234. Contrainte, sous la pression pontificale, de renoncer à la plus grande partie de la Sardaigne, Pise favorise alors le mariage d’Adelasia, devenue veuve et héritière de Gallura et de Torres, avec le fils naturel de Frédéric II, Enzo, qui prend vers 1239 le titre de roi de Sardaigne. Dans l’île, les villes commencent à s’émanciper, telle Sassari, qui obtient le statut de commune.

Privée de l’appui des Hohenstaufen à la suite de la mort de Frédéric II en 1250, éprouvée dans les eaux sardes en 1255, Pise, malgré la reconquête d’Alghero en 1283, est finalement vaincue sur mer à Tavolara en avril 1284 et à la Meloria le 6 août suivant. Gênes contraint Pise à renoncer à la Sardaigne par la paix de 1288 et lui arrache par celle de 1300 ses dernières possessions dans l’île (Sassari, Porto Torres). Elle s’apprête à exploiter la Sardaigne à son profit lorsque le pape Boniface VIII l’attribue en 1297 au roi d’Aragon, Jacques II, pour le détacher de son frère Frédéric II de Sicile. Mais ce n’est qu’en 1323-24 que ce souverain entreprend de conquérir la Sardaigne afin de transformer la Méditerranée occidentale en lac aragonais, malgré l’opposition du pape Jean XXII et de Robert d’Anjou, roi de Naples, conscients — mais un peu tard — du danger que représente pour eux la réussite d’une telle opération.


Dans la dépendance des royaumes ibériques (1324-1718)

En obligeant les Pisans en 1326, puis les Génois en 1348 à renoncer à leurs dernières possessions sardes, les Aragonais accordent à l’île un véritable parlement en 1355, puis entreprennent de briser la résistance que les Sardes opposeront pendant près d’un siècle à leurs nouveaux conquérants. Dans cette lutte se distingue particulièrement le judicat d’Arborea, où Eleonora promulgue en 1392 la Carta de logu, charte fondamentale qu’Alphonse V d’Aragon étend à l’ensemble de l’île après l’avoir pacifiée en 1420. La Sardaigne, qu’Alphonse V lègue en 1458 ainsi que la Sicile à son frère Jean II (1458-1479) — alors que Naples revient à son fils bâtard Ferrante (Ferdinand Ier) —, est finalement érigée en vice-royauté en 1478 après suppression des judicats et implantation d’une solide hiérarchie féodale. La Sardaigne est victime tout à la fois de son isolement géographique et de l’indifférence des vice-rois, préoccupés avant tout de garder le contrôle militaire d’une île qui permet à Charles Quint et à Philippe II de maintenir des relations aisées entre l’Espagne d’une part, le Milanais et l’Allemagne d’autre part ; elle reste une île pauvre vouée à l’agriculture, dont seul ce dernier roi tente de développer la production dans la seconde moitié du xvie s.