Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Salisbury (Robert Arthur Talbot Gascoyne-Cecil, marquis de) (suite)

 G. Cecil, Life of Robert Marquis of Salisbury (Londres, 1921-1932 ; 4 vol.). / A. L. Kennedy, Salisbury (1830-1903). Portrait of a Statesman (Londres, 1953). / J. A. S. Grenville, Lord Salisbury and Foreign Policy (Londres, 1964). / P. Smith (sous la dir. de), Lord Salisbury on Politics, 1860-1833 (New York, 1972).

Salluste

En lat. Caius Sallustius Crispus, historien latin (Amiternum 86 av. J.-C. - v. 35 av. J.-C.).


Il appartient à une génération intermédiaire entre celle de Cicéron et de César et celle de Virgile et d’Horace, qui, même si elle y prend part, affecte un certain mépris à l’égard de la vie publique. Il est, d’autre part, issu d’une famille plébéienne dont l’aisance financière et l’éducation lui donnent le goût de l’action politique et des jouissances matérielles et morales. Très vite, il se range du côté du parti populaire, c’est-à-dire du côté de ceux qui s’attaquent aux nantis, à une époque où ce sont, sous les triumvirs, des bandes d’hommes de main qui règnent, tels Clodius et Milon. Mais, s’il rate cette vie politique (en 50, exclusion du sénat ; en 48, échec en Illyrie ; en 47, échec en Campanie), bien qu’il devienne gouverneur de l’Africa nova en 46, il sait du moins, après l’assassinat de César (44), mener une vie somptueuse et tranquille, partagée entre les devoirs de la vie mondaine et la composition d’ouvrages historiques.


Les œuvres

Salluste a peu écrit. Les sujets qu’il traite sont des événements récents, dont il avait vu ou voyait encore les dernières conséquences se dérouler sous ses yeux. La Conjuration de Catilina, en un livre, vraisemblablement écrit en 42, a pour fin de disculper César de toute complicité avec les conjurés et de dénoncer dans les vices de la noblesse la cause initiale du complot. La Guerre de Jugurtha, en un livre également, est un épisode dramatique de l’histoire romaine (111-106), qui vise à souligner la décadence et la corruption de l’aristocratie sénatoriale. Les Histoires, dont il ne reste que deux lettres et quatre discours, s’étendaient de l’abdication de Sulla (79) à l’année 67. L’œuvre de Salluste offre ainsi un ensemble cohérent — marquant d’ailleurs avec le temps un net progrès dans la méthode —, mettant en lumière les principaux moments de l’évolution politique de Rome, qui commence avec le consulat de Marius en 107 et qui s’achève, quatre ans après la mort de l’écrivain, par la victoire d’Actium en 31, c’est-à-dire l’agonie de la République.


Un Thucydide romanisé

Comme son maître Thucydide*, Salluste pense que l’histoire a pour rôle de faire comprendre et d’expliquer. Le fait particulier est, à ses yeux, la manifestation de causes plus générales et s’insère dans un ordre supérieur que l’intelligence sait découvrir. De là, l’historien est obligé d’avoir une connaissance précise des faits, qui permettront une reconstruction rationnelle. Or, les sujets modernes sont plus riches parce qu’ils permettent l’expérience vécue. Il ne s’agit pas de donner un catalogue de tous les événements, mais de présenter ceux qui valent par leur signification historique (ainsi, dans la Guerre de Jugurtha, Salluste voit dans le conflit contre le roi numide l’origine de la lutte entre la nobilitas et les populares). L’historien est donc amené à réfléchir en profondeur sur la liaison de l’histoire intérieure et de l’histoire extérieure de l’État romain.

Mais, contrairement à Thucydide, Salluste ne parvient pas à une sereine hauteur de vue. Il n’arrive pas à dominer ses rancœurs, à faire abstraction de ses haines ou de ses sympathies, ce qui prête à ses écrits un caractère plus pessimiste que son modèle, dans la mesure où il s’en prend au matérialisme et aux vices de son siècle. Cette participation de l’écrivain comme homme à son œuvre se traduit par une attitude morale qui le conduit à penser les hommes et les faits en termes de valeur, en bien ou en mal, et l’amène à poser une philosophie dont il tire les éléments chez Platon (primauté de l’esprit sur le corps) et une morale empruntée à Caton l’Ancien (hostilité à la corruption des mœurs), ce qui donne une couleur plus romaine à ses livres.

À partir d’une matière riche en résonances historiques, Salluste se distingue encore de Thucydide par son désir de l’agrément. Il a en vue les effets dramatiques et artistiques. Il en résulte une certaine tension intérieure et une ardeur combative qui le rapprochent de la tragédie (le récit est centré autour de figures dominantes : Catilina, Caton, César, Jugurtha, Metellus, Marius, Sulla, tous personnages exceptionnels, véritables protagonistes d’un drame). À l’opposé de Thucydide également, par souci esthétique, Salluste refuse la régularité chronologique, n’hésitant pas à mettre en valeur certains épisodes (par exemple, dans Jugurtha, le récit de la prise de Capsa, l’anecdote du Ligure chasseur d’escargots, la digression géographico-historique sur l’Afrique). Cette recherche de la discontinuité reste singulièrement moderne.

Le style de Salluste est le reflet de sa conception thucydidéenne de l’histoire, sur laquelle se greffe la couleur morale à la manière de Caton. Comme Thucydide — et Quintilien l’avait déjà remarqué —, Salluste vise à la brièveté. Il est abstrait et use rarement de métaphores colorées et expressives ; le plus souvent, il répugne au pittoresque ; il aime les traits et les sentences qui condensent la pensée. Ajoutons un goût très net pour l’anacoluthe, la dissymétrie, une grande variété de tons, qui va de l’exposé froid et objectif au discours véhément qui, à travers un seul orateur, laisse apercevoir la psychologie de tout un peuple. Ses phrases menues et vives témoignent d’un apparent dédain du rythme et de l’harmonie. Mais Salluste sait aussi se détacher de son modèle grec : il s’inspire des mots et des tournures archaïques de Caton, ces obsoleta verba condamnés par Cicéron. Au total, l’ensemble constitue un style très personnel, moins obscur que celui de Thucydide, moins maladroit que celui de Caton et finalement supérieur par le maniement conscient d’un art.

A. M.-B.