Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Salisbury (Robert Arthur Talbot Gascoyne-Cecil, marquis de) (suite)

Il est à noter que Salisbury a été le dernier Premier ministre britannique à appartenir à la Chambre des lords. Sa personnalité, bien loin de se résumer dans l’image traditionnelle d’un conservateur entêté ou d’un impérialiste impénitent, était bien plutôt celle d’un politicien pragmatique et prudent, par-dessus tout attaché à l’ordre social et international, mais parfaitement conscient qu’un tel équilibre — favorable au-dedans aux « classes supérieures » et au-dehors à la prépondérance britannique — ne pouvait être sauvegardé que moyennant concessions, ajustements et réformes.

Né dans le château familial de Hatfield, Salisbury y a passé la plus grande partie de son existence. Ce grand seigneur intellectuel et quelque peu misanthrope détestait les mondanités tout autant que la foule, tandis qu’il se plaisait dans la solitude de son parc — qu’il parcourait en tricycle — ou de sa bibliothèque — car c’était un infatigable lecteur, féru de littérature classique, de science et de théologie. Anglican fervent, il allait chaque matin se recueillir dans la chapelle du château. L’hiver, il partait pour de longs séjours dans le midi de la France. Son éducation avait été celle des jeunes nobles : le collège d’Eton, puis celui de Christ Church (Oxford). À vingt-trois ans, il est nommé fellow d’All Souls College (Oxford) et élu député aux Communes. La mort de son frère aîné fait de lui l’héritier du titre des Salisbury, et, après avoir porté le titre « de courtoisie » de vicomte Cranborne, il devient lord Salisbury en 1868. Il se situe alors à la droite du parti conservateur et fait connaître ses vues par des articles dans la Quarterly Review.

Après une première expérience ministérielle en 1866, il se retrouve au gouvernement en 1874 chargé du ministère de l’Inde. Sa véritable vocation, cependant, s’affirme en 1878, lorsque Disraëli* (devenu depuis 1876 lord Beaconsfield) l’appelle à la tête du Foreign Office. Le grand problème qui domine alors la diplomatie britannique, c’est la question d’Orient, en raison des visées russes sur Constantinople. Salisbury adopte une position d’une grande fermeté, comme en témoigne la circulaire adressée à tous les chefs de mission diplomatique et destinée à définir la position de la Grande-Bretagne dans le conflit (Salisbury Circular), et il participe aux côtés de Disraëli au congrès de Berlin. Avec clairvoyance, constatant le déclin irrémédiable de l’Empire ottoman, il envisage d’asseoir pour l’avenir les intérêts britanniques sur des bases plus solides, en particulier Chypre et l’Égypte.

À l’intérieur, sa popularité et son autorité vont croissant, et, à la mort de Disraëli en 1881, c’est lui qui succède à ce dernier à la tête du parti conservateur. Il réussit à tenir à distance ses rivaux, notamment le bouillant Randolph Churchill (1849-1895), et affirme son emprise sur les tories grâce à une tactique habile. Son premier ministère (juin 1885 - janv. 1886) est trop court pour entreprendre une politique à long terme, encore qu’il procède à l’annexion de la haute Birmanie*. Mais, après la crise du Home Rule, qui provoqua la chute de Gladstone* et au cours de laquelle Salisbury incarne avec intransigeance la volonté de maintenir la domination anglaise sur l’Irlande*, le leader conservateur revient au pouvoir en juillet 1886 et à la tête d’une solide majorité, comprenant à côté des tories les libéraux « unionistes ». Il y restera jusqu’en juillet 1802. Après un intermède libéral de 1892 à 1895, les victoires remportées par le parti conservateur aux élections de 1895 et de 1900 ramènent Salisbury à la tête du gouvernement, et c’est seulement une fois la guerre du Transvaal* gagnée et la paix signée avec les Boers en 1902 (v. Afrique du Sud) qu’il abandonne les affaires à l’âge de soixante-douze ans, en raison de sa santé déclinante (il mourra un an plus tard).

Au cours de cette longue période, son action s’ordonne autour de trois grandes questions : l’Irlande, l’équilibre européen, l’expansion coloniale. Vis-à-vis de l’Irlande, Salisbury, en condamnant la politique du Home Rule, qualifiée de capitulation, avait préconisé « vingt années de gouvernement énergique » pour mettre au pas les Irlandais nationalistes et résoudre la question d’Irlande. Mettant en pratique cette idée, il procède à une répression sans ménagement, tout en introduisant des réformes agraires destinées à faciliter l’accession de la paysannerie à la propriété. Sur le plan international, il s’en tient à la politique traditionnelle de la Grande-Bretagne : préserver l’équilibre européen sans s’engager sur le continent. Ce sont les derniers beaux jours du « splendide isolement ». Enfin l’Empire britannique connaît un spectaculaire accroissement, surtout en Afrique, grâce à une tactique combinant l’habileté et la fermeté, la souplesse et la subtilité, par petites touches successives (« la politique britannique, a dit Salisbury, consiste à ramer en douceur au fil de l’eau, quitte, à l’occasion, à se saisir de la gaffe pour éviter une collision »). Cette action persévérante permet au drapeau britannique de flotter sur presque toute l’Afrique de l’Est et du Sud, sans que, cependant, l’ouest du continent soit négligé (le Nigeria s’étend de la côte jusqu’au Bornou et au Tchad). La British East Africa Company, qui reçoit une charte royale en 1888, colonise le Kenya et l’Ouganda ; Helgoland est échangé à l’Allemagne contre Zanzibar en 1890 ; les Portugais sont écartés sans ambages. En 1898, le Soudan est conquis, et la volonté britannique de mainmise sur les sources du Nil conduit à la dramatique rencontre de Fachoda, dont, à force de ténacité, Salisbury obtient l’évacuation par les Français (v. Afrique noire). Enfin, en Afrique du Sud, tandis que la Rhodésie passe sous domination britannique (sa capitale est baptisée symboliquement Salisbury), les deux républiques boers du Transvaal et de l’Orange sont annexées après une dure guerre de trois années (1899-1902). Ainsi, la réussite a couronné les efforts de Salisbury.

F. B.

➙ Conservateur (parti) / Empire britannique / Grande-Bretagne / Irlande.