Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Salinger (Jerome David) (suite)

À cette époque apparaissent peu à peu les personnages de son œuvre : le « frère mort », l’« artiste martyr », le « saint », puis la « petite sœur ». En octobre 1945, dans Esquire, Salinger publie This Sandwich has no Mayonnaise : le soldat Caulfield, cantonné en Géorgie, apprend la mort de son frère Holden. En décembre, dans Collier’s, I’m Crazy est la première esquisse du début de l’Attrape-Cœurs, poursuivie dans Slight Rebellion of Madison, qui sera le chapitre XVII du roman. Dans le New Yorker, six nouvelles trament peu à peu le thème du roman, qui sera achevé seulement en 1950 et publié en 1951 avec un énorme succès. Depuis, Salinger vit en ermite dans le New Hampshire. Tous les jours, de 8 à 17 heures, il se retire au fond de son jardin, dans une cellule, où il compose laborieusement son œuvre : il ne s’agit plus que de nouvelles, qui constituent la double saga de la famille Caulfield et de la famille Glass. « Je suis un sprinter, pas un coureur de fond, et il est probable que je n’écrirai jamais de roman », disait-il en 1945.

Salinger est d’abord un styliste. L’Attrape-Cœurs est l’histoire d’une fugue d’adolescent. Mais on a tort de comparer Holden et Huck Finn (les Aventures de Huckleberry Finn, de Mark Twain). Ce n’est pas un roman picaresque, mais une œuvre de sensibilité, un roman des nerfs à vif, où il se passe relativement peu de chose. Le romancier John Updike remarque que « dans le monde de Salinger, il n’y a rien à faire qu’à sentir ; il ne se produit que des événements qui sont purement intérieurs et des actions qui ne relèvent que du langage ». Il n’y a, en effet, pas de réalisme dans le décor ni dans le traitement des personnages. L’illusion réaliste s’établit, et la communication fonctionne, par l’intermédiaire d’une langue à la fois intense et vague, qui reproduit assez précisément le langage des adolescents étudiants des années 50. Cette langue d’adolescents compense la confusion de la pensée par l’intensité de l’expression. Les adjectifs pretty, lousy, phony forment une sorte de tissu conjonctif d’émotions qui enveloppe le roman. Le « style » de Salinger, très influencé par le New Yorker, cache sous l’argot un grand besoin de tendresse, avec quelque préciosité. Il devient pour le lecteur une sorte de musique. Le style de l’Attrape-Cœurs, c’est la mélopée de la dépression nerveuse, qui joue sur le triple registre du rire, des larmes et de la colère.

Car ce chant est celui de la révolte contre ce qu’il y a de faux (« fake », « phony ») dans le monde des adultes. La fugue de Holden est une sécession, une désaffiliation qui se laisse déjà tenter par la folie finale et le suicide. Mais il s’agit moins d’une critique de la société que d’une rébellion instinctive d’adolescent. Il ne faut pas grandir. Il faut garder la pureté de l’enfant. Cette nostalgie romantique d’une pureté absolue annonce le mouvement hippy et débouche sur un refus de la vie même. Holden n’est sauvé du suicide que par sa dépression nerveuse.

Il préfigure les autres enfants prodiges de la ménagerie Salinger, trop sensibles, trop intelligents pour supporter une société absurde et injuste. Deux ans après l’Attrape-Cœurs, en 1953, Salinger publie Nine Stories (Nouvelles), qui, dans un style précieux, sur un ton mi-comique, mi-tragique, poursuivent la même inspiration en accentuant le côté mystique. Teddy, le petit garçon trop intelligent qui obéit à sa prémonition du suicide en se laissant tomber dans une piscine vide d’eau, ouvre la galerie des monstres de mystique-fiction chers à Salinger, gamins inquiétants qui flirtent avec l’au-delà et rêvent au Bouddha au lieu de jouer aux billes. À partir des nouvelles, les personnages de Salinger se répartissent en deux grandes familles : les Caulfield, dont Holden est le héros, et les Glass. Les Glass sont une famille d’acteurs, dont les sept enfants sont des prodiges (« quiz kids ») qui répondent à toutes les questions des animateurs de télévision. Mais il y a un drame chez eux : en 1948, « un jour rêvé pour le poisson-banane », Seymour Glass, l’aîné, en voyage de noces en Floride, s’est soudain suicidé d’un coup de revolver. A Perfect Day for Banana Fish (Un jour rêvé pour le poisson-banane, 1948), avec ses poétiques élucubrations, ses dialogues tendres et désespérés, est peut-être la meilleure nouvelle de Salinger. Mais l’ombre du frère mort plane sur la famille et obsède tout le reste de l’œuvre.

Les Nouvelles, puis Franny and Zooey (Franny et Zooey, 1961), Raise High the Roof Beam, Carpenters (Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers, 1963), et Seymour : an Introduction (Seymour, une introduction, 1963) sont les fragments de ce qui sera peut-être un jour le second roman de Salinger. « Ce sont, écrit-il, les premiers volets d’une suite de récits sur une famille de pionniers dans le New York du xxe s. » « Franny » et « Zooey » sont les deux premiers actes d’une comédie de la dépression nerveuse. Franny, college-girl mince et spirituelle, rejoint son ami pour le week-end. Mais elle a la nausée. Pas une nausée de grossesse, comme on le croit d’abord, mais une nausée existentielle. Et la nouvelle se termine par une prière d’adoration perpétuelle. « Zooey » se déroule le surlendemain. Franny Glass est toujours en crise. Sa mère, la vieille actrice Bessie, s’inquiète. Mais c’est Zooey, le jeune frère de Franny, en un étonnant dialogue comico-mystique dans la salle de bains, qui apporte la paix. En communiquant par téléphone avec son frère mort, en méditant sur l’Épître aux Thessaloniciens dans ses correspondances avec les rites de la secte bouddhique « nembutsu ».

L’œuvre de Salinger est peu à peu envahie par un mélange de christianisme et de bouddhisme zen, ce qui préfigure la poussée religieuse qui parcourt l’Amérique. Salinger n’écrit presque plus. Il n’a publié aucun livre depuis 1963. Ses personnages parlaient de plus en plus de mysticisme, de zen, du Christ, de Bouddha et de Seymour Glass, le grand guru. Maintenant ils ne parlent plus du tout. Salinger, sentant le danger, disait : « Je cours le risque de m’embourber, sinon de m’enliser complètement dans mes propres méthodes, mes propres tics. » Sa brillante théorie s’est, en fait, engourdie comme un moulin à prières. Son talent de virtuose s’est éteint. Salinger semble même avoir renoncé à écrire, soit par renoncement mystique, soit parce qu’il sent qu’il a perdu son public.

J. C.