Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Saint-Saëns (Camille)

Pianiste et compositeur français (Paris 1835 - Alger 1921).


À la fin de sa vie, Charles Camille Saint-Saëns évaluait, sans illusions, le sort que la postérité réserverait à ses œuvres. Il se bornait à espérer que la logique, la clarté et la solidité de son art ne lui « donneraient pas trop mauvaise figure ».

La postérité « populaire » lui accorda une survie musicale en conservant au répertoire une dizaine de partitions, maintenant centenaires, dont les contemporains de Saint-Saëns avaient déjà assuré le succès, en dépit des querelles nées lors de leurs créations respectives. Les concertos pour piano, violon et violoncelle séduisent encore les virtuoses et l’auditeur actuel. Saint-Saëns a su y utiliser les ressources de virtuosité transcendante propres à chacun de ces instruments au profit d’œuvres où les délicats problèmes de structure (forme cyclique du 4e concerto pour piano, 1875) et d’équilibre sonore entre l’orchestre et le soliste (modernisme du 5e concerto pour piano, 1896) se trouvent habilement résolus, sans exclure une certaine grandeur (2e concerto pour piano, 1868), un charme mélancolique (1er concerto pour violoncelle, 1872) ou l’éblouissement de la pyrotechnie instrumentale dans l’Introduction et rondo capriccioso (1863) et le 3e concerto pour violon de 1880. Tous ces traits se retrouvent conjugués dans la 3e symphonie avec orgue (1886), qui, de l’aveu même du compositeur, est sans doute le sommet de son œuvre. De même, la qualité de l’écriture chorale et l’emploi rare du timbre de mezzo-soprano ont sauvegardé la présence sur scène de Samson et Dalila (1867-1877) depuis sa création triomphale à Weimar le 2 décembre 1877, à l’instigation de Liszt. L’amateur de musique est également resté sensible à des œuvres dont l’humour (le Carnaval des animaux, 1886), voire l’extravagance (Danse macabre, 1874), ou le traitement perfidement classique d’une formation moderne insolite comme le septuor pour trompette, piano, contrebasse et quatuor à cordes (1880) dénotent un sens du pittoresque narquois, parfois pincé et quelque peu présurréaliste, fort inattendu dans une période postromantique où le sérieux est de bon ton.

La postérité « officielle », par contre, s’est figée sur la dernière image du compositeur qu’elle ait pu saisir. À ses yeux, l’interminable carrière de Saint-Saëns (il avait donné son premier concert en 1840), sa situation de musicien officiel de la IIIe République (bien qu’il n’ait jamais exercé aucune fonction publique, sauf à l’Institut, où il fut élu en 1881), son insertion dans le mouvement patriotique et ultra-nationaliste pendant la Première Guerre mondiale, ses jugements acerbes contre Debussy, Ravel ou Stravinski l’ont érigé en type même du compositeur habile écrivant de la mauvaise musique, du détracteur des novations hostile aux jeunes artistes, du conservateur forcené cramponné à l’académisme. Une telle opinion a, depuis 1921, formé un écran qui a empêché de juger la cohérence, non exempte de lucidité, de l’effort créateur et de la philosophie soutenus par Saint-Saëns au cours des quatre-vingts années d’une carrière dont la longévité est exceptionnelle dans la musique occidentale.

La précocité et la multiplicité de ses dons musicaux, révélés dès l’âge de deux ans, lui permettent de terminer ses études au Conservatoire de Paris (classe d’orgue avec François Benoist [1794-1878] ; de composition avec Jacques Fromental Halévy [1799-1862]) avant sa seizième année, tout en assumant une célébrité naissante comme pianiste virtuose. À dix-sept ans, il devient un ardent défenseur de la musique d’avant-garde — Berlioz, Liszt et Wagner —, ce qui lui vaut la méfiance des autorités musicales, qui, deux fois, lui refusent le prix de Rome. La versatilité du talent de Saint-Saëns et le caractère batailleur, voire rageur, de son tempérament lui font entreprendre inlassablement des actions jugées alors audacieuses et aujourd’hui couramment admises. S’imposer comme compositeur de symphonies (quatre furent terminées de 1853 à 1859) ou de musique de chambre (quintette avec piano op. 14, 1855 ; 1er trio en fa op. 18, 1863) alors que la mode réclamait une réussite à l’opéra, rendre quelque dignité à la musique d’église (Messe solennelle, 1856 ; Oratorio de Noël, 1858), tout en essayant d’introduire les œuvres de Bach sur l’orgue de la Madeleine (dont il fut le titulaire pendant vingt ans, jusqu’en 1877, après l’avoir été de celui de Saint-Merri de 1853 à 1857), de soutenir le Tannhäuser de Wagner à Paris en 1861 ou d’organiser des concerts en 1864 consacrés à la musique de chambre et aux douze derniers concertos pour piano de Mozart, tout cela ne vaut à Saint-Saëns que des critiques hostiles ou à peine polies de la part de la presse de l’époque. Du même coup, ses maîtres et collègues lui accordent leur estime amicale (Franck, d’Indy, Duparc, Chausson, Lalo, Chabrier, Dukas) ou leur admiration (Gounod, Bizet, Fauré, Charles Lecocq, Messager). Ainsi, l’enseignement que Saint-Saëns dispense à l’école Niedermayer, de 1861 à 1865, comme professeur de piano et de composition, influence profondément ses élèves (les plus notoires sont Fauré*, Messager* et Eugène Gigout [1844-1925]), auxquels il révèle Beethoven, Chopin, Mendelssohn et Schumann, dont il joue la quasi-totalité de la production.

Aussi n’est-il pas étonnant qu’après la chute du second Empire Saint-Saëns se voit offrir la direction de la Société nationale de musique, fondée en 1871 par tous les compositeurs (dont Saint-Saëns lui-même) désireux de promouvoir un art national français et d’éduquer le goût du public pour la musique symphonique et la musique de chambre contemporaines. L’activité de Saint-Saëns est alors multiforme. Sa renommée comme pianiste et organiste s’étend au monde entier. Il en gardera l’habitude de voyages incessants : Russie (1875, 1887), Angleterre (où il va souvent à partir de 1871, sa popularité y étant très grande), Allemagne (après 1865), Algérie (à partir de 1873), Canaries et Égypte (après 1890), Indochine et Ceylan (1890), États-Unis (1907 et 1915), Amérique du Sud (1899, 1904 et 1916).