Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

Saenredam (Pieter Jansz.) (suite)

Peu de peintres ont poussé aussi loin l’honnêteté artisanale et la rigueur du dessin, qui paraît s’accentuer à la fin de la carrière du peintre (dessins des églises d’Utrecht, musée Teyler, Haarlem). Le respect de l’exactitude est absolu dans le tracé des ogives, des supports, des dallages d’un intérieur d’église. L’éclairage est plus arbitraire ; Saenredam le fait souvent jouer par des passages subtils sur l’arrondi des piliers. La palette oppose des gris et des bruns, renforcés aux premiers plans, à des blancs crème plus lointains, sur lesquels se concentre l’œil. L’austérité de cet accord est allégée par la présence de petits personnages — dus sans doute à la main d’Adriaen Van Ostade* —, par les ors et les couleurs vives d’un polyptyque, d’une bannière ou d’un buffet d’orgue (Intérieur de l’église Saint-Bavon de Haarlem, Rijksmuseum, Amsterdam ; Église Saint-Laurent d’Alkmaar, musée Boymans-Van Beuningen, Rotterdam). Par contre, bancs et chaises sont, en général, supprimés, afin de mettre en valeur la grandeur ou le charme délicat des architectures.

À la profondeur des lieux clos correspond la limpidité atmosphérique des extérieurs. Ici se manifeste l’apparentement de l’artiste à la lignée de ces « topographes » hollandais qui exécutent pour toute l’Europe des vues de châteaux et de villes fortifiées et dont l’exemple aidera, à travers l’œuvre de Caspar Van Wittel (1653-1736), à la naissance du « vedutisme » vénitien. Un dessin de Saenredam représentant en enfilade l’hôtel de ville et la tour de la Domkerk d’Utrecht (1636, archives de la ville) révèle l’aptitude de l’artiste à la mise en page vivante, à la modulation par la lumière et l’ombre.

Saenredam tourne le dos aux virtuosités maniéristes, aux architectures fantastiques qu’aimaient les peintres italianisants du siècle précédent. Ce retour à l’ordre, avec toute la silencieuse poésie que l’artiste en tire, exprime fidèlement un certain état d’esprit de la Hollande calviniste du xviie s. Célèbre en son temps, puis oublié, Saenredam connaît aujourd’hui une faveur nouvelle : sa tendance à l’abstraction en fait pour certains critiques contemporains un ancêtre de Mondrian*. Parmi les artistes du Siècle d’or hollandais, des peintres d’églises comme les Berckheyde (Job [1630-1693] et Gerrit [1638-1698]) et Emanuel de Witte (v. 1617-1692) ont une manière moins rigoureuse, moins noble. Le plus profile de Saenredam par le style serait plutôt Willem Claesz. Heda (v. 1594-1680), le peintre des natures mortes.

E. P.

➙ Haarlem.

 CATALOGUES D’EXPOSITION. Catalogue raisonné of the Works of Pieter Jansz Saenredam (Utrecht, 1961). / Saenredam, 1597-1665, peintre des églises (Institut néerlandais de Paris, 1970).

saga

Nom donné à des récits, pour la plupart rédigés en Islande entre le xiie et le xive s., souvent anonymes, destinés à être lus à haute voix et traitant d’événements marquants, tant historiques que légendaires.


Les sagas constituent l’apport le plus remarquable de la Scandinavie à la littérature de tous les temps : leur grande souplesse de forme, l’infinie variété des effets obtenus les placent au premier rang des œuvres en prose jamais écrites. Contrairement aux poèmes eddiques et scaldiques, exclusivement germaniques, dont la forme a fini d’évoluer dès le ixe s., les sagas sont particulières à la société nordique ; conçues dans le milieu culturel propre à l’Islande du Moyen Âge, elles reposent sur des traditions orales alors fort abondantes.

C’est Ari Þorgilsson inn fróði (Ari Thorgilsson, 1067-1148) qui, le premier, abandonne le latin pour écrire en islandais l’Íslendingabók ; cette brève chronique de l’histoire de l’Islande jusqu’en 1120 donne une chronologie sûre aux auteurs des sagas qui s’y réfèrent. Ce document est en quelque sorte une suite de la Landnámabók, ouvrage anonyme qui énumère quatre cents familles à l’origine de la colonisation de l’Islande (fin du ixe s.), dont les généalogies et les destinées font de l’œuvre une véritable suite de sagas en miniature. Ces deux livres sont le point de départ de toute la littérature des sagas islandaises.

Les sagas à proprement parler historiques sont une source d’information d’ordre général sur le monde viking. Leur valeur en tant qu’histoire pure, si elle a souvent été mise en question, n’est pas à rejeter entièrement. Ce sont les seuls récits Scandinaves d’époque, miroirs d’une société fortement liée à son passé.

Il existe plusieurs collections de sagas des rois (Konungasögur), qui traitent des rois de Norvège depuis les temps les plus reculés. La plus ancienne de ces sagas, puisqu’elle a dû être composée au milieu du xiie s. par Eiríkr Oddsson, porte le titre de Hryggjarstykki : c’est un tableau des rois norvégiens de la première moitié du xiie s., dont il ne reste aujourd’hui, malheureusement, que quelques fragments. De la même époque date la première Saga de saint Olav ; elle décrit les grands moments de la vie du roi évangélisateur mort en 1030 et les miracles qui sont attribués à celui-ci, mêlant légendes pieuses et anecdotes profanes. Tout aussi célèbres et datant de la fin du xiie s. sont d’une part la Saga de Sverre, dont les premiers chapitres ont été composés, en la présence même de ce roi, par un auteur qui l’admirait sans pour autant l’idéaliser, et d’autre part l’Ágrip, qui donne une vue d’ensemble de toute l’histoire de la Norvège jusqu’à la bataille de Ré, que remporta en 1177 Magnus V Erlingsson.

Les auteurs des sagas, qui apprennent peu à peu à se servir de la poésie scaldique pour compléter ou corriger leurs connaissances, mettent à profit les œuvres déjà écrites pour améliorer le genre de la saga et donner plus de souplesse au style. Deux ouvrages du début du xiiie s. sont remarquables à cet égard : Morkinskinna, une collection de sagas de rois, de Magnus Ier le Bon (1035-1047) à Magnus V Erlingsson (1164-1180), et Fagrskinna, autre collection de sagas qui couvre une période encore plus grande, commençant au ixe s. avec Halfdan le Noir.