Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

sacré du xxe s. (art) (suite)

Des tentatives se sont, cependant, fait jour pour constituer un art sacré. Celui-ci, étant destiné à des communautés plus ou moins vastes de croyants, doit englober toutes les manifestations créatrices de l’homme. Chaque église doit être le microcosme de ce grand Tout qu’est l’Église. Autour des années 20, le monde chrétien a pris conscience de cette nécessité. Discutable en ses réalisations, l’époque est extrêmement féconde. En France, il y a d’abord Notre-Dame du Raincy, construite par Auguste Perret* dans un grand souci de clarté. Cet architecte n’a jamais renoncé à la vérité du matériau, non plus qu’à la montée lyrique et pyramidale du clocher, ce clocher de lumière qu’on peut admirer à l’église Saint-Joseph du Havre, son œuvre ultime. Durant la même période, des groupements d’artistes et d’artisans se forment, tels l’Arche (fondé en 1918) et les Artisans de l’autel, qui se consacrent au mobilier d’église. Le Salon d’automne propose chaque année aux visiteurs une section importante d’art religieux, et, par ailleurs, les maîtres verriers travaillent activement à rénover une technique tombée dans l’imagerie. Adeline et Jean Hébert-Stevens, Louis Barillet (1902-1948), Max Ingrand (1908-1969), Jacques Le Chevallier (né en 1896), Jacques Gruber cherchent à rendre au vitrail* sa richesse chatoyante, sans pourtant renoncer tout de suite à la figuration.

Au-delà des frontières françaises, l’activité artistique n’est pas moins grande. En Suisse romande, le groupe de Saint-Luc prend son essor, animé par le peintre et écrivain Alexandre Cingria (1879-1945). L’avant-garde du moment participe à ce mouvement : Gino Severini (v. futurisme) décore de nombreuses églises, comme celle de Semsales, en Suisse. Le sujet est encore à l’honneur, aussi bien en Suisse romande qu’en Suisse alémanique. Il en sera de même dans toute l’Europe centrale entre les deux guerres. Notons, cependant, que l’Autriche, l’Allemagne et la Tchécoslovaquie, conquises à l’architecture fonctionnaliste, prennent de l’avance sur les pays latins. Josef Gočár (1880-1945), en Tchécoslovaquie, bâtit dès 1929 une église triangulaire. Clemens Holzmeister (né en 1886) commence vers 1935 à rénover l’architecture religieuse à Vienne. En Allemagne, Rudolf Schwarz (1897-1961), Otto Bartning (1883-1959) et Dominikus Böhm (1880-1955) expérimentent des formes épurées, rigides ou baroques, qu’ils perfectionneront après la Seconde Guerre mondiale lorsqu’il faudra reconstruire les églises détruites.

La construction d’une multitude d’églises est en définitive le fait le plus important dans le renouveau de l’art sacré au xxe s. En France, entre 1930 et 1940, ce sont des sanctuaires de petit format pour les Chantiers du cardinal. Après la guerre, l’Union des coopératives de reconstruction envisage de rendre au culte 3 000 églises. Entreprise énorme, à laquelle coopèrent Pierre Vago (né en 1910) et Guillaume Gillet (né en 1912) [Notre-Dame de Royan]. L’intérêt des constructeurs se porte également sur les domaines de la vie monastique. C’est ainsi que les architectes Luc et Arsène Henry conçoivent le beau monastère franciscain de la Clarté-Dieu à Orsay, et Pierre Pinsard (né en 1906) le monastère dominicain de Lille. Enfin, Le Corbusier* est l’architecte du couvent dominicain de la Tourette à Éveux-L’Arbresle, près de Lyon, œuvre capitale, de même que l’église de Ronchamp (1950-1955), qui répond à une conception absolument originale du lieu sacré en tant qu’espace pour la contemplation.

Comme 1920, 1950 marque en France une étape nouvelle dans l’évolution de l’art sacré. L’église d’Assy, en Savoie, constitue l’expérience déterminante. Sur l’impulsion d’un dominicain, le père M.-A. Couturier, qui a lancé le slogan « Aux grands hommes les grandes choses », on fait appel, pour décorer cette église, à Matisse*, à Bonnard*, à Léger*, à Rouault, à Bazaine, à Braque* et à Germaine Richier*, dont le Christ décharné fait scandale. Mais la polémique porte ses fruits : les portes sont ouvertes aux artistes les plus renommés, croyants ou incroyants. Les vitraux en dalles de verre de Fernand Léger dans l’église d’Audincourt, construite par Maurice Novarina (né en 1907), ceux de Manessier dans la chapelle d’Hem, ceux de Bazaine dans la vieille église Saint-Séverin à Paris en sont une preuve éloquente.

La querelle reprend, cependant, lorsque Matisse consacre ses dernières années à la création de la chapelle des dominicaines de Vence. « J’ai commencé par le profane, et voici qu’au soir de ma vie, tout naturellement, je termine par le divin » : ainsi parlait, en 1951, le grand artiste, qui considérait cette œuvre comme son testament. Jean Cocteau*, poète plus que peintre, mais riche de multiples dons, a voulu, lui aussi, peindre sa chapelle à Villefranche : « L’art est religieux, disait-il, et la poésie, un sacerdoce. » Et Bernard Buffet*, lorsqu’il habitait le château de l’Arc, a rempli sa chapelle de grandes images de la Passion, peintes avec la violence agressive et dramatique qui le caractérise. Tant de témoignages nous prouvent que les artistes contemporains ont éprouvé le besoin d’ajouter à leur création plastique la dimension du sacré.

Cette dimension peut être celle d’une église capable d’accueillir 20 000 pèlerins, comme on le voit à Lourdes dans la basilique souterraine Saint-Pie-X, construite sous la direction de Pierre Vago. Inaugurée en 1958, cette immense voûte elliptique en forme de poisson est soutenue par cinquante-huit béquilles de béton qui s’ouvrent comme des bras et créent des effets de perspective grandioses. L’œuvre fut, elle aussi, très discutée. Elle n’en prouve pas moins la vitalité de l’art sacré. Celui-ci a trouvé aux États-Unis, depuis le milieu du siècle, un nouveau foyer de création hardie, diverse, excessive parfois, mais également remarquable, grâce à des architectes comme Marcel Breuer* ou Mies* van der Rohe. En Amérique du Sud, dans le même temps, l’inspiration baroque reprend ses droits.

On peut ainsi croire que l’art sacré, témoignage personnel, pourrait être également un témoignage collectif, celui des foules immenses et assoiffées d’unité qui s’annoncent au-delà de notre siècle.

M. O.

➙ Liturgie.