Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

sacré (suite)

Les rites de deuil fonctionnent comme tentative de négation d’un changement qui risquerait d’ébranler la conception même et, en conséquence, la viabilité d’un ordre immuable. La mort est neutralisée en tant que démenti radical de toute stabilité et assimilée à un simple passage du monde des vivants à un autre monde (conçu comme distinct du précédent et régi par les mêmes principes).

Les plus élaborés de ces rituels sont des cérémonies en deux temps. Les premières funérailles garantissent la séparation définitive d’avec le monde des vivants ; on enterre par exemple avec le mort ses objets usuels afin que celui-ci ne puisse prendre prétexte de leur absence pour revenir parmi les vivants. Au terme d’un délai plus ou moins long (correspondant souvent au temps de la putréfaction), durant lequel le cadavre est impur, on pratique les secondes funérailles : purification, sacralisation, agrégation du mort à l’autre monde. La période intermédiaire d’impureté (celle du « deuil ») comporte un risque de contagion qui justifie l’instauration de tabous : les propriétés, la demeure, l’entourage du mort, comme lui, sont tabous ; on les purifie ou l’on s’en écarte (réclusion). L’inhumation des objets, mentionnés plus haut, limite le risque de contamination des vivants. Chez les Guaranis, les tabous auxquels doivent se soumettre les membres de l’entourage pendant le deuil ne se différencient pas de ceux que doivent respecter les criminels ou les jeunes filles lors de leurs premières menstrues.

Les obligations du deuil visent à rendre manifeste l’état d’impureté de l’entourage (vêtements particuliers, interdiction de se laver, de se raser, etc., autant de signes visibles facilitant la tâche des autres membres du groupe, qui est de se tenir à l’écart).

L’impureté du cadavre, assumée et neutralisée par les rites de deuil, peut, dans certains cas (mort insolite ou violente), devenir irrémédiable. On renonce alors au rituel : le cadavre est simplement expulsé. Les Xhosas, lorsque l’un d’eux meurt foudroyé, doivent porter des amulettes spéciales et inciser leur corps pour y faire pénétrer des cendres. Chez les Ao-Nagas, en cas de mort violente, on tue tout le bétail qui appartenait au défunt ; sa famille est vouée à la misère, puisque, après six jours de réclusion, elle doit abandonner ses biens et sa maison.

Les rites de séparation d’avec le monde des vivants (premier temps des cérémonies funéraires) garantissent la sécurité des vivants pendant le délai d’impureté, au cours duquel le cadavre représente pour eux un être redoutable et malfaisant. Au Queensland, le mort est enterré avec ses armes et ses objets usuels, et on lui aménage un chemin afin qu’il puisse se rendre au point d’eau le plus proche. Pourtant, afin d’éviter qu’il ne tente de resurgir parmi les vivants, on lui brise les jambes et on alourdit son corps à l’aide de grosses pierres.

Les funérailles définitives consacrent la métamorphose du mort : d’être impur et dangereux, celui-ci devient partie prenante du prototype sacré de pleine stabilité, donc de perfection de l’ordre social. En Australie (Warramunga), le cadavre est installé dans un arbre jusqu’au moment où ne subsistent que ses ossements ; on célèbre alors les cérémonies funéraires terminales.

La coutume des sépultures provisoires a pu être observée dans les peuplades les plus diverses : chez les Australiens, mentionnés ci-dessus, les Indiens d’Amérique, les Africains, certaines ethnies de l’Asie, les Todas (Inde) et les Dayaks. Cette série d’exemples ne saurait être tenue pour exhaustive : elle n’est donnée qu’à titre indicatif.

En l’absence de double cérémonie mortuaire, les Esquimaux du détroit de Béring cherchaient à signifier, pour évacuer l’impureté du cadavre, que celui-ci était voué à une nouvelle naissance (inhumation en position fœtale ou, ultérieurement, symbolisation du voyage de l’âme par la crémation).

Il existe deux autres modes de résolution de l’opposition impureté/sacralisation : le culte des crânes (seule cette partie du cadavre est sacralisée) — et la croyance en la fixation de l’âme du mort sur un objet autre que son corps (donc étranger à l’impureté du cadavre). Une catégorie importante de rites de passage ainsi que le second aspect du surnaturel (la force magique) sont étudiés aux articles initiation et magie.


Le sacré


Les rites négatifs : prohibitions

En tant qu’ils établissent, par séparation d’avec le profane, la transcendance du sacré — nécessaire à son édification comme modèle, prototype parfait de l’ordre —, ces rites constituent la condition préalable à l’accomplissement des rites positifs de participation de l’humain au sacré (sacralisation).

La religion reprend ici à son compte — en les modifiant — les rituels qui préservent du contact avec l’impur. Les tabous religieux (rites négatifs) n’ont de sens qu’au regard de l’opération ultérieure de sacralisation qu’ils rendent possible ; en revanche, les tabous de l’impureté se suffisent à eux-mêmes comme éludation d’un éventuel contact. De plus, dans la religion, tout rituel s’appuie sur une représentation mythique — qui détermine et hiérarchise les symboles manipulés —, tandis que, dans le rite magique ou le tabou de l’impureté, l’extériorité des symboles utilisés confère aux symboles un caractère impératif.

Les tabous alimentaires totémiques — interdiction de manger ou de tuer l’animal totémique — font apparaître le sacrifice et la consommation rituels comme des actes importants (exceptionnels), aptes à se constituer en supports de la sacralisation des participants. L’individu, identifié au totem, devient lui-même sacré. La transcendance du sacré est exprimée par le fait que le totem, animal ou végétal, est un être radicalement différent de l’humain ; cependant, la participation intervient pour le considérer souvent comme ancêtre des hommes. C’est ainsi un être surnaturel avec lequel une consubstantialité (lien de parenté ou ingestion rituelle) est possible, sans pour autant que sa supériorité sur l’humain s’en trouve atteinte.