Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

sacré (suite)

« Dans de nombreux cas, on craint une mauvaise influence qui émane de la femme du seul fait qu’elle est présente. De là une infinité de précautions, de prescriptions, de tabous [...] » (Lévy-Bruhl). À ces prescriptions se superposent celles qui sont relatives à la démarcation stricte des catégories sexuelles (tabous de mélange). Les femmes sibériennes ne peuvent ni toucher ni enjamber les instruments de chasse : l’impureté de la femme se transmettant par contact, il s’ensuit une délimitation rigoureuse des activités imparties aux deux sexes, la chasse étant le fait exclusif des hommes. Chez les Maoris, l’intensité des précautions peut aller jusqu’à exiger qu’aucune femme n’apparaisse sur les lieux où les hommes construisaient un canot.

En vertu des principes de contagion par contact, l’impureté peut être transférée intentionnellement d’un objet, d’un animal ou d’un individu sur un autre : cette opération constitue le fondement des rites de purification.

• Rites du bouc émissaire. Lorsqu’une impureté diffuse plane sur un groupe (non-identification de l’élément — objet ou être vivant — générateur d’impureté ou souillure de l’ensemble du groupe social), elle est transférée par contact et selon un rituel approprié à un animal ou à un homme que l’on met à mort ou que l’on expulse ensuite. La souillure, ainsi concentrée sur un être unique, disparaît avec lui. Un chef hittite n’ayant pas respecté un serment devint aphasique et parvint à guérir en touchant la tête d’un taureau qui fut immédiatement brûlé.

Pour lutter contre la maladie, maintes peuplades utilisent le transfert sur des objets inanimés (frictions à l’aide d’une pierre) ou sur des plantes (Nouvelle-Zélande).

Le rituel du bouc émissaire fonctionne comme élimination d’une impureté accidentelle ou comme effacement périodique de toutes les impuretés (même ignorées) accumulées par un groupe — dans la plupart des cas, il s’agit d’une cérémonie annuelle.

• Les purifications par l’eau, le sang, le feu, la vapeur, la fumée sont très répandues ; citons pour exemple l’usage de l’extrait de yucca ou la pratique de la fustigation chez les Indiens Zunis du Nouveau-Mexique.

Le sang n’est considéré comme agent de purification que lorsqu’il a été répandu volontairement ; il prend ici figure de principe régénérateur. Répandu involontairement (blessures au cours d’un combat, meurtres, menstruations, accouchements, avortements, etc.), il est taxé d’impureté.

• La confession. Publique ou non, elle élimine l’impureté dans la mesure où le mot prononcé (évacué) symbolise l’acte qu’il désigne.

• Les impératifs rituels. Il y a un point de convergence entre les deux attitudes qui consistent, l’une à prohiber tout contact, l’autre à éviter les conséquences néfastes d’un contact ayant eu lieu. Ce point de convergence se manifeste dans l’analyse des rites qui tentent d’agir sur la cause même de l’impureté afin d’en éliminer les résultantes. Il s’agit de l’expulsion des individus impurs (notamment ceux qui ont transgressé un tabou), dont la durée varie avec l’importance du tabou non respecté : en cas d’inceste, le bannissement sera définitif, alors que d’autres violations n’impliqueront qu’une exclusion provisoire, sorte de mise en quarantaine. On a vu comment ce dernier type de mesures s’applique aux femmes en période de menstruation ou de grossesse, ou à la suite d’un accouchement. Le tabou des guerriers s’insère également dans cette catégorie : l’impureté qui résulte de la participation aux combats guerriers se rapporte essentiellement aux faits de verser le sang (involontairement, du moins pour la victime) et d’entrer en contact avec des cadavres. Au retour du combat, les guerriers, quoique chaudement approuvés et honorés, sont astreints à une période de réclusion, condition préalable à l’efficacité des rites purificatoires qui permettront leur réintégration sans danger pour le reste du groupe. De tels rites peuvent se différencier selon que le guerrier a simplement pris part au combat ou selon qu’il a tué un adversaire ; cependant, les prescriptions, les contraintes et les purifications sont fréquemment identiques dans les deux hypothèses.

Au Botswana, tout guerrier ayant tué un ennemi ne peut retourner chez lui avant l’accomplissement des rites appropriés. En outre, son ombre elle-même est censée contaminer ceux qu’elle effleure. Chez les Xhosas, les hommes doivent, au retour d’une expédition guerrière, s’astreindre à des ablutions purificatrices avant de franchir le seuil de leur demeure.

Aux impératifs simplement purificatoires s’ajoutent des rites plus précisément destinés à conjurer le courroux de l’ennemi défunt : un Orokaiva (Nouvelle-Guinée), s’il continue à porter sur l’épaule la massue avec laquelle il a éliminé un ennemi, s’expose à voir son bras enfler et se déformer ; il prévient ce danger en échangeant son arme avec celle d’un autre membre de son groupe. Aux îles Marquises, le meurtre d’un adversaire suscite simultanément, vis-à-vis de son auteur, une réaction de protection contre l’impureté (tabou de dix jours durant lesquels le guerrier doit observer une chasteté complète et s’abstenir de toucher le feu) et une attitude enthousiaste d’adulation (festivités, cadeaux destinés à lui témoigner honneurs et reconnaissance).


Rites de passage

Ainsi dénommés et analysés par A. Van Gennep, ils ont trait à l’impureté liée au devenir. L’impureté apparaît comme ce qui menace la règle, l’ordre établi ; cependant, l’ordre est lui-même vicié de l’intérieur, puisqu’il est inscrit dans le temps. La règle, dont il s’agit de préserver l’immuabilité, ne peut s’appliquer qu’à une réalité changeante : c’est le cas de l’imperfection constitutive, à laquelle il importe de remédier ; les différentes périodes ou les événements importants de la vie, conçus comme passage d’un système à un autre (naissance [du surnaturel à l’humain], initiation [de l’enfant à l’état adulte de membre véritable du groupe], mariage, mort, etc.) font l’objet de rites qui tendent à éliminer les perturbations consécutives au changement. Ces rites consistent en une répétition symbolique du passage : on mime, pour en contrôler les effets, le processus de séparation (d’avec un groupe ou sous-système social) / agrégation (à un autre groupe ou sous-système).

Le temps de flottement inhérent au passage d’un état à un autre est diversement interprété : la période transitionnelle marginale équivaut, selon les cas, à l’affranchissement de toute règle ou à un renforcement des règles destiné à minimiser le danger (l’inconditionné).

La naissance véritable est rituelle et détermine seule l’intégration — dont l’attribution du nom est l’indice manifeste — au monde des vivants.

En Australie centrale, la croyance à la réincarnation se traduit par l’accomplissement de rites qui séparent le nouveau-né du monde des morts.

Le mariage, comme passage d’une cellule sociale à une autre, peut être symbolisé par le rapt (chez les Samoyèdes, par exemple) ou par les « changements de vêtements ; vider un pot de lait et faire éclater trois baies (galla) ; couper, raser les cheveux, la barbe ; fermer les yeux [...] » (Van Gennep), auxquels succèdent les rites d’agrégation (union).