Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
S

sacerdoce (suite)

Le sens de l’« évangile », conçu comme une « bonne nouvelle » de libération dans son contexte religieux d’origine, n’est pas d’annoncer une nouvelle forme d’évasion dans l’au-delà avec des garanties plus sérieuses de survie, ni de proclamer simplement la fin prochaine du monde à la manière des « apocalypses » en vogue à cette époque du judaïsme tardif ; encore moins serait-il de prôner une morale épurée, un idéal de non-violence ou de fraternité universelle. On trouve des accents de tous ces motifs dans l’inspiration proprement « évangélique » qui anime les différents genres d’écrits néo-testamentaires ; mais la figure de Jésus, lieu central de cette inspiration pour les auteurs du Nouveau Testament, se définit d’abord en se substituant à la structure traditionnelle du pouvoir sacerdotal établi en Israël. La nouvelle « évangélique » est bonne, parce qu’elle permet de surmonter les blocages et de dénoncer positivement, avec un projet qui intéresse l’existence immédiate de chaque croyant, les équivoques d’ordre politique et social, liés au fonctionnement et compris dans les principes mêmes de ce pouvoir sacerdotal, institutionnalisé depuis des siècles en Israël.

En faisant de la personne de Jésus le centre vivant de toutes leurs références religieuses, les premiers apôtres et évangélistes chrétiens ratifiaient la contestation radicale de l’institution religieuse et sacerdotale, illustrée à leurs yeux par la mort violente, librement acceptée, de leur maître ; en proclamant celui-ci ressuscité d’entre les morts, ils ne prétendaient en aucune façon substituer une forme de culte ou une religion à une autre traditionnelle.

Aussi n’est-il pas étonnant de ne découvrir dans le Nouveau Testament aucun indice d’un sacerdoce proprement dit institué par Jésus ou organisé selon sa volonté par ses plus anciens disciples. Ce serait méconnaître tout à fait la nature de l’expérience fondatrice dont témoignent ces écrits que de vouloir y trouver la source directe d’une institution de ce genre.

Par contre, les textes des évangélistes, les lettres d’apôtres et les autres écrits néo-testamentaires font très bien comprendre dans quelles circonstances et pour quelles raisons les communautés chrétiennes du ier s. se dotèrent, parmi d’autres responsables qualifiés, d’officiants préposés au culte. D’abord, le sacerdoce juif demeurait pour ces groupes fondateurs de l’Église naissante une réalité familière, voire interne, à en croire la suggestion de Luc dans les Actes des Apôtres : « Le nombre des disciples augmentait considérablement à Jérusalem, et une multitude de prêtres obéissaient à la foi » (vi, 7). Des contacts noués ou multipliés avec les milieux esséniens purent aussi jouer un rôle dans ce sens. Ensuite, la mentalité religieuse de ces « chrétiens » avant la lettre — on ne donnera ce titre aux croyants de l’évangile qu’en Syrie, lors de la mission de Barnabé à Antioche (Actes, xi, 26) — demeurait imprégnée de représentations cultuelles, modelées par la liturgie et fidèles au langage de la prière synagogale : « Ils fréquentaient assidûment le Temple » (Actes, xi, 46). Tout le récit de la passion et de la mort de Jésus avait pris place dans le cadre de la pâque juive. Jésus lui-même fut tôt regardé comme « notre Pâque », selon une expression de l’apôtre Paul, et l’auteur de l’Épître aux Hébreux décrira sa condition céleste comme celle d’un « grand prêtre » de la nouvelle alliance. La fraction du pain et le partage de la coupe, en un geste commémoratif de la mort de Jésus et annonciateur de son ultime retour, de « repas du Seigneur » (I Corinthiens, xi, 20), devinrent assez vite un repas sacrificiel, actualisant sur le mode du rite un « mystère pascal » désormais personnalisé pour les nouveaux croyants dans leur communion actuelle au Christ. Des écrits chrétiens antérieurs à la fin du ier s., comme la Lettre aux chrétiens de Corinthe (xliv, 4) de Clément de Rome, ou les documents sur lesquels s’appuie le Didakhê (xv, 1), témoignent de chefs de communautés qui présidaient normalement à ces repas eucharistiques. Les Lettres d’Ignace d’Antioche, qui datent de 98-117, placent avec insistance l’évêque à la tête des eucharisties communautaires, mais ne mentionnent toujours pas de « prêtres » chrétiens requis à des fins de culte.


Évêques et prêtres, de l’Église ancienne aux temps modernes

Des prêtres existaient cependant dans la grande métropole chrétienne de Syrie, d’où l’évêque Ignace avait été emmené au début du iie s. pour être jeté aux bêtes dans un cirque de Rome. Ils formaient le « collège des anciens », ou presbyterium, qui assistait l’évêque dans sa charge pastorale. Peut-être en allait-il de même dans les communautés asiates de l’époque. Des « diacres » sont déjà attestés par les Actes des Apôtres et certaines lettres pauliniennes. La triade évêque-prêtres-diacres formera la charpente hiérarchique des Églises locales pour des siècles. À cet « ordre » sacerdotal ou « presbytéral » des « clercs » s’adjoindront de nombreux « ministères » subalternes : les sous-diacres, les acolytes, les exorcistes, les lecteurs, les portiers. Dès le ive s., la distinction entre « clercs » et « laïcs » paraît universellement reçue.

Les actes principaux du sacerdoce étaient produits collégialement : les membres du presbyterium entouraient l’évêque* qui présidait à l’eucharistie ; ils le secondaient lors des baptêmes collectifs d’adultes ; à sa suite, ils imposaient les mains aux nouveaux membres qu’ils agrégeaient à leur collège ; ils l’accompagnaient dans les cérémonies publiques de pénitence et de réconciliation des pécheurs. D’une manière générale, ils gouvernaient la communauté avec l’évêque ; les exemples abondent, prouvant qu’aux iiie et ive s. celui-ci ne prenait guère de décision importante sans consulter ou y associer son presbyterium. Dès cette époque, les prêtres d’Alexandrie reçurent même de véritables charges paroissiales et commencèrent à prêcher un siècle avant leurs homologues des Églises d’Afrique et de Rome, où la prédication demeurait un privilège et un devoir réservés aux seuls évêques.