Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Russie (suite)

Au cours de l’été de 1879, « Zemlia i Volia » se scinde en « Narodnaïa Volia » (« Volonté du peuple ») et en « Tchernyï peredel » (« Partage noir »). Le premier groupe organise deux attentats manques contre Alexandre II. Le gouvernement instaure alors une politique « souple », conduite par le comte Mikhaïl Tarielovitch Loris-Melikov (1826-1888). Son but est de calmer l’opinion par quelques concessions et d’isoler les révolutionnaires. Les partisans de la « Narodnaïa Volia » réussissent, le 1er (13) mars 1881, à assassiner Alexandre II à Saint-Pétersbourg.


Naissance du parti social-démocrate

Alexandre III* (1881-1894) renforce ses positions par une politique franchement réactionnaire. Il est soutenu par Konstantine Petrovitch Pobedonostsev (1827-1907), procureur général du Saint-Synode, par Dmitri Andreïevitch Tolstoï (1823-1889), ministre de l’Intérieur, et par Mikhaïl Nikiforovitch Katkov (1818-1887), directeur de la revue Moskovskie Vedomosti (la Gazette de Moscou).

Un certain découragement s’empare de ceux qui aspirent à des changements. Cependant, beaucoup ne désarment pas. Tolstoï* lance le mouvement de non-violence, et Saltykov-Chtchedrine continue à lutter. Le nom de Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine*, apparaît pour la première fois en 1887, quand il est exclu de l’université de Kazan. Mais surtout les années 1880 à 1890 connaissent une forte poussée du mouvement ouvrier, marquée par 450 manifestations, dont, en particulier, celle de l’usine de textile Morozov d’Orekhovo-Zouïevo, près de Moscou, en 1885.

C’est encore à cette époque que se forme le mouvement social-démocrate dirigé par Plekhanov (v. marxisme). Ancien populiste issu du « Tchernyï peredel », réfugié à l’étranger, Plekhanov étudie les théories de Marx et d’Engels. En 1883, il fonde le premier groupe social-démocrate russe « Osvobojdenie Trouda » (« Libération du travail »). Les idées marxistes pénètrent peu à peu chez les intellectuels et chez les ouvriers.


Le développement de l’instruction

Le gouvernement fait des efforts dans le domaine de l’instruction. Vers 1885, 265 lycées de garçons reçoivent 70 000 élèves (le chiffre a triplé par rapport à 1861). On crée des écoles d’enseignement technique et commercial ainsi que l’enseignement secondaire pour les filles. Vers 1890, 300 lycées de filles reçoivent un nombre de 75 000 élèves. Les universités, qui comptaient 5 000 étudiants en 1861, en comptent 14 000 en 1895. On pose les premiers jalons de l’enseignement supérieur féminin.


La Russie au début du xxe s.


La vie économique et sociale

Par le volume de sa production, la Russie reste en retard sur les pays d’Europe et les États-Unis ; mais elle est en tête par le rythme de son développement. De 1893 à 1899, la production de la grande industrie double et même triple dans certaines branches. Cet essor est lié à la construction de voies ferrées. Le marché intérieur et les liens économiques avec les pays étrangers se développent. Le Transsibérien, commencé en 1891, est achevé en 1906 ; il rapproche la Sibérie et l’Extrême-Orient de la Russie d’Europe. En Sibérie dominent l’agriculture et l’extraction de l’or, alors qu’en Extrême-Orient prime la monoculture du coton. Le sud de l’Ukraine dépasse l’Oural pour la production des métaux. Les constructions mécaniques ont leur centre à Saint-Pétersbourg, et l’industrie textile est dans la région de Moscou. Le Caucase se développe grâce à l’industrie du pétrole (Bakou) et à l’extraction du manganèse et du charbon (Géorgie). Sergueï Ioulievitch Witte, ministre des Finances de 1892 à 1903, favorise les intérêts des grandes entreprises et accroît les impôts. La politique de l’État entraîne la disparition des petites entreprises.

Le servage latent, la misère paysanne, toujours présente, entravent le commerce intérieur ; 30 000 propriétaires possèdent 10 millions d’hectares de terre, alors que 10 millions de paysans en ont 75 millions. Au sein de la paysannerie, les disparités sont grandes : la moitié des terres appartient aux paysans moyens et riches (koulaks), c’est-à-dire à la minorité. Ce sont là les premiers signes de deux antagonismes sociaux dans les campagnes ; l’un entre paysans et propriétaires fonciers, l’autre entre koulaks et paysans pauvres. Ces derniers fuient vers la ville et vont grossir le prolétariat industriel.

Les conditions de vie des ouvriers s’aggravent. La durée de la journée de travail, fixée officiellement en 1897 à onze heures et demie, n’est pas respectée. La mécanisation restant faible, les ouvriers sont surtout employés à des travaux de manœuvre. Ils n’ont pas de garantie de sécurité du travail et ne mangent pas à leur faim ; le salaire des femmes et des enfants est inférieur de 30 à 40 p. 100 à celui des hommes.


Nicolas II*

Nicolas II (1894-1917), fils d’Alexandre III, a eu pour précepteur Konstantine Petrovitch Pobedonostsev. Sa femme, Aleksandra Fedorovna, ex-princesse Alix de Hesse (1872-1918), ambitieuse et mystique, a une grande influence sur lui ; charlatans et névrosés peuplent la Cour.

La bourgeoisie, qui s’est développée avec le capitalisme, reste politiquement impuissante et désorganisée ; d’une part, elle craint les manifestations populaires et, d’autre part, elle est tenue à l’écart du pouvoir par les grandes familles nobles. La politique économique gouvernementale soutient les propriétaires fonciers. En 1882, l’État crée la Banque des paysans, qui sert d’intermédiaire entre les paysans et le propriétaire foncier. Sous les ministres des Finances Ivan Alekseïevitch Vychnegradski (1887-1892), et Sergueï Ioulievitch Witte, l’État devient encore plus dépendant des monopoles industriels et bancaires de l’Europe occidentale, en premier lieu de ceux de la France. Il a de plus en plus besoin de prêts étrangers pour subventionner les entreprises industrielles, les chemins de fer, etc.


Un prestige international affaibli

La Russie perd de son influence. L’entente franco-russe de 1891 aboutit à un pacte consultatif et à la convention militaire de 1892 sur l’aide mutuelle en cas d’attaque allemande. En 1893, à l’entrée en vigueur de l’alliance, le rôle de la Russie est modeste. La France exige que la construction des lignes stratégiques des chemins de fer russes soit dirigée contre l’Allemagne et l’Angleterre.