Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
R

Russie (suite)

Les premières « sociétés secrètes »

Alors que le tsar lance sa « théorie du nationalisme officiel » avec sa formule « orthodoxie, autocratie, nationalisme » et dénigre l’Occident « pourri et athée », s’élève dans les années 30 et 40 la voix des inspirateurs de la jeunesse révolutionnaire tels que Herzen* (1812-1870) et Belinski* (1811-1848). Tous deux sont partisans de la transformation de la société par la révolution. Un grand débat partage l’intelligentsia en deux clans : les « occidentalistes », qui souhaitent une réforme progressive par une démocratie bourgeoise, à l’image de l’Occident (K. D. Kaveline [1818-1885], T. M. Granovski [1813-1855], V. P. Botkine [1812-1869], P. V. Annenkov [1819-1889]), et les « slavophiles », qui sont libéraux, mais monarchistes, et qui voient le salut du peuple russe dans un retour aux valeurs slaves — l’orthodoxie, le mir (les frères Kireïevski [Ivan Vassilievitch, 1806-1856, et Petr Vassilievitch, 1808-1856], les Aksakov [Ivan Sergueïevitch, 1823-1886, et Konstantine Sergueïevitch, 1817-1860], A. S. Khomiakov [1804-1860], I. F. Samarine [1817-1885]). En 1848, les occidentalistes se divisent en démocrates révolutionnaires et en libéraux. Un autre cercle naît, celui de Mikhaïl Vassilievitch Petrachevski (1821-1866), dominé par des idées révolutionnaires démocratiques et socialistes utopiques (Dostoïevski*, Saltykov-Chtchedrine*, Alekseï Nikolaïevitch Plechtcheïev [1825-1893], Valerian Nikolaïevitch Maïkov [1823-1847]). Le cercle est dissous en 1849, et Petrachevski et ses amis sont envoyés en Sibérie. En 1846, à l’instigation de Tarass Chevtchenko (1814-1861) est fondée à Kiev la Société de Cyrille-et-Méthode pour la libération nationale et sociale. D’autres sociétés secrètes se forment en Lituanie, en Estonie, en Géorgie, en Azerbaïdjan, en Arménie et au Kazakhstan.


La politique extérieure de Nicolas Ier

De 1820 à 1850, la politique extérieure de Nicolas Ier est dominée par le danger de la révolution et par la question d’Orient. En septembre 1831, les troupes russes écrasent le mouvement de libération polonais. La Pologne est déclarée « partie indivise de l’Empire russe ». La révolution* de 1848 affole le tsar, qui se porte au secours de l’empereur François-Joseph pour écraser l’armée révolutionnaire hongroise.

La guerre russo-turque de 1828-29 a donné l’estuaire du Danube et le littoral oriental de la mer Noire à la Russie. En 1833, un traité d’amitié consolide les relations entre les deux pays. Le tsar veut alors porter son influence dans les Balkans et s’entendre avec l’Angleterre. Mais Napoléon III fait rompre le traité d’amitié. La guerre de Crimée est déclarée en février 1854 ; elle durera jusqu’à l’automne de 1855. La Russie, techniquement et économiquement plus faible, doit faire face aux attaques sur les côtes de la Baltique, de la mer Blanche et de l’océan Pacifique, mais c’est en Crimée que se porte le gros des forces. Le siège de Sébastopol durera près d’un an. Nicolas Ier meurt au début de 1855. Les amiraux Vladimir Aleksandrovitch Kornilov (1806-1854), Pavel Stepanovitch Nakhimov (1802-1855) et Vladimir Ivanovitch Istomine (1809-1855) organisent une défense héroïque de la ville, mais les Français s’emparent du tertre de Malakhov (Malakoff). Les Russes abandonnent. Le traité de Paris de 1856 interdit à la Russie toute flotte de guerre et toute forteresse sur la mer Noire et lui enlève son droit de protection sur les peuples des Balkans.


La Russie avant la réforme paysanne

La majorité de la noblesse souhaite maintenir le servage, tandis que les nobles libéraux sont prêts à faire des concessions. Au sein du gouvernement s’affrontent des conservateurs, comme Mikhaïl Nikolaïevitch Mouraviev (1796-1866), et des réformateurs, comme Nikolaï Alekseïevitch Milioutine (1818-1872). Alexandre II* (1855-1881) cherche auprès des comités de la noblesse le moyen d’améliorer la condition des paysans sans trop brusquer les propriétaires fonciers. De 1856 à 1860, divers comités à Saint-Pétersbourg et en province étudient des projets de réforme.


L’abolition du servage

Les Règlements sur les paysans libérés de la dépendance servile et le Manifeste sur l’abolition du servage sont signés par le tsar le 19 février (3 mars) et publiés le 5 (17) mars 1861. Le paysan reçoit juridiquement la liberté personnelle ; il a droit à sa maison et ses dépendances. 47 millions de paysans sont libérés ; ils reçoivent le droit d’acheter des biens immobiliers, de se livrer au commerce, à l’industrie et d’intenter des procès. On concède au paysan une parcelle de terre qui dépend de la communauté rurale et qu’il doit rembourser en quarante-neuf ans (aidé par l’État à 80 p. 100). Mais, en général, celui-ci reçoit un lot de terre insuffisant pour vivre et dont le prix dépasse de beaucoup sa valeur. Le rachat dépend du propriétaire, qui, le plus souvent, fera traîner les choses. En 1881, un septième des serfs n’aura pas encore pu se libérer définitivement. Beaucoup d’entre eux auront abandonné la terre pour travailler dans les usines. La campagne s’est appauvrie, mais la réforme a profité aux industriels et à la classe marchande.


La lutte de l’intelligentsia

Une nouvelle classe, celle des « roturiers », apparaît à cette époque ; proche du peuple, elle est issue du clergé, des petits fonctionnaires, de la petite bourgeoisie ou de la noblesse ruinée. L’opposition s’organise. Venu de l’étranger, le journal politique Kolokol (la Cloche), dirigé par Herzen et Nikolaï Ogarev (1813-1877), paraît en 1857. Le Sovremennik (le Contemporain), dirigé par Tchernychevski* et Nikolaï Aleksandrovitch Dobrolioubov (1836-1861), a pour mot d’ordre le renversement radical de tous les rapports féodaux. La société secrète « Zemlia i Volia » (« Terre et Liberté ») réunit des intellectuels radicaux, mais son activité sera éphémère (1861-1864).


Les réformes administratives, judiciaires et militaires

En janvier 1864, le « Règlement sur les institutions provinciales » crée les zemstvos (conseils locaux) dans les gouvernements et les districts. La compétence de ces conseils élus s’étend notamment à la santé publique, à l’éducation, à la voirie et à l’agronomie. Si leur rôle reste timide, les zemstvos formeront par la suite une nouvelle classe active (médecins, instituteurs). En 1870 est édicté un « Règlement urbain », qui crée des assemblées municipales.

La réforme des institutions judiciaires de décembre 1864 institue des tribunaux distincts de la police, le jury pour les affaires criminelles et la publicité des débats.

La réforme militaire de 1874 essaie de tirer la leçon de la défaite de Crimée : formation sérieuse des cadres officiers, amélioration technique, service militaire obligatoire pour tous porté à six ou sept ans au lieu de vingt-cinq.