Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
R

Roussel (Albert) (suite)

Pour marquer le soixantième anniversaire du prestigieux musicien, un festival est organisé à Paris en 1929. Walther Straram dirige un concert symphonique. Une seconde soirée réunit le pianiste Pierre Maire et la cantatrice Régine de Lormoy. Un concert de musique de chambre précède le gala à l’Opéra, où Albert Wolff dirige la première du Psaume LXXX. La Revue musicale consacre son numéro d’avril 1929 à Albert Roussel. Conrad Beck, Maurice Delage, Arthur Honegger*, Arthur Hoérée, Jacques Ibert, Darius Milhaud*, Francis Poulenc*, Alexandre Tansman s’associent à cet hommage en composant mélodies et pièces de piano à l’intention de Roussel.

La musique de Roussel est alors souvent jouée à l’étranger. La Petite Suite pour orchestre op. 39 (1929), dont W. Straram avait créé les deux mouvements extrêmes lors des fêtes du cinquantenaire, passe rapidement les frontières, et le Second Trio pour flûte, alto et violoncelle op. 40 (1929) est créé aux Concerts Coolidge à Prague. C’est également en Tchécoslovaquie, à Olomouc, qu’aura lieu en 1936 la première représentation de l’opéra bouffe le Testament de la tante Caroline (1932-33). S. A. Koussevitski, dédicataire de la Suite en « fa », commande à Roussel une partition pour le cinquantième anniversaire de la fondation du Boston Symphony Orchestra. Roussel compose alors la Troisième Symphonie en sol mineur op. 42 (1929-30). Le 17 octobre 1930, il assiste à la première audition de cette symphonie aux États-Unis. Le ballet Bacchus et Ariane op. 43 (1930) suit de peu la composition de la symphonie en sol mineur. On retrouve la même orchestration brillante, l’impulsion rythmique notamment dans le second acte qui constitue la deuxième suite, haute en couleurs, d’une vitalité intense et d’un pouvoir expressif irrésistible. Albert Wolff, à la tête de l’orchestre Lamoureux, fait connaître à Paris en 1931 la symphonie en sol mineur et en réalise le premier enregistrement en 78 tours. Roussel lui dédie sa Quatrième Symphonie en la majeur op. 53 (1934), créée aux Concerts Pasdeloup en 1935. Commandé par le chef d’orchestre allemand Hermann Scherchen pour une session d’enseignement musical à Bruxelles, le ballet avec chœurs Aeneas op. 54 (1935) sur un poème de Jules Weterings, est créé, puis représenté à Naples et à l’Opéra de Paris dans une chorégraphie de Serge Lifar. Dans cette dernière œuvre de vastes dimensions de Roussel, le chœur — comme dans la tragédie grecque — commente l’action. En 1936, Albert Roussel participe avec Honegger, Ibert, Kœchlin, Lazarus, Milhaud et Auric à un drame de Romain Rolland, le Quatorze-Juillet en écrivant le prélude du deuxième acte. Pour ce spectacle, Pablo Picasso peint le rideau de scène. Entre-temps, Roussel avait écrit pour la musique de chambre le quatuor à cordes en majeur op. 45 (1931-32), Andante et scherzo pour flûte et piano op. 51 (1934), Sinfonietta pour archets op. 52 (1934), puis le Troisième Trio pour violon, alto et violoncelle op. 58 (1937), qui demeure sa dernière œuvre achevée. De cette période datent également des mélodies, des œuvres pour piano (prélude et fugue, trois pièces), Rhapsodie flamande op. 56 (1936) et le concertino pour violoncelle op. 57 (1936). Après avoir organisé tout ce qui intéresse la musique à l’Exposition internationale de Paris et accepté la présidence de la Société internationale pour la musique contemporaine, Roussel, épuisé, doit quitter la capitale pour se reposer. Il arrive avec sa femme à Royan le 28 juillet 1937 et entreprend un trio pour hautbois, clarinette et basson. Seule la partie centrale, l’andante, sera achevée et publiée dans la Revue musicale (nov. 1937).

Sentant qu’il arrive au terme de sa vie, Roussel détruit des notes et des ébauches relatives aux œuvres qu’il projette. Le 23 août, il meurt d’une angine de poitrine. Le 27, il est inhumé à Varengeville, où repose maintenant un autre artiste de son temps, le peintre Georges Braque, qui, comme lui, aima la mer et la côte normande.

La disparition d’Albert Roussel fut douloureusement ressentie en France et à l’étranger. De nombreux musiciens admiraient ce grand artiste à la fois généreux et modeste. Charles Munch — comme la écrit Marc Pincherle —, « qui aura plus fait pour la mémoire d’Albert Roussel que n’importe lequel de ses biographes », dirige à Paris dès 1937 un festival Roussel et ne cessera toute sa vie d’imposer au monde entier les œuvres symphoniques du musicien si caractéristiques par leur dynanisme, leur poésie et leur profondeur.


La musique d’Albert Roussel

Comme Roussel l’écrivait lui-même, sa carrière peut se diviser en trois périodes. La première, de 1898 à 1913, laisse percevoir l’influence de Debussy*, mais aussi celle de Vincent d’Indy, soucieux d’une solide architecture. Le Divertissement et les premières mélodies, déjà libérées de l’influence extérieure, annoncent la troisième manière, tandis que la Première Symphonie et le Festin de l’araignée relèvent en partie de l’école dite « impressionniste ». À partir de Padmâvatî commence une période de transition qui verra naître Pour une fête de printemps et la Deuxième Symphonie. Le style se transforme, et les enchaînements harmoniques deviennent plus audacieux. Enfin, à la troisième période, à partir de 1926, appartiennent les suites, les troisième et quatrième symphonies, le Psaume LXXX, Bacchus et Ariane, Aeneas, les concertos, le Quatuor et deux trios, des mélodies et des œuvres de piano.

Venu tard à la musique, Roussel apprend scrupuleusement son métier, dont il connaît vite tous les secrets. Cultivé et d’une largesse d’esprit peu commune, il a dans ses écrits posé les problèmes de la musique avec une extrême lucidité. Comme tous les grands créateurs contemporains, son langage est personnel et parfois déroulant à l’analyse. Nadia Boulanger a résumé certaines particularités techniques de l’œuvre de Roussel dans la Revue musicale (avr. 1929) : « Modification des tétracordes altérant la gamme et formant de nouvelles harmonies ; polymodalité (fusion du majeur, mineur par exemple) ; prédominance de certains intervalles 4e augmentée, 7e majeure, 9e mineure ; emploi fréquent des accords de 11e et de 13e — rapports de 7e majeure entre la 9e et la fondamentale —, de 9e mineure entre la 3e et la 11e ; alternance de temps irréguliers, persistances rythmiques, développement dynamique d’une remarquable continuité ; absence à peu près totale de marches d’harmonies, de symétries exactes ; longueur exceptionnelle des phrases. »