Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Rome (suite)

Ainsi, les empereurs se suivent et ne se ressemblent guère. Auguste mérite son titre de « père de la patrie ». Tibère est décrit comme un dangereux misanthrope. Caligula* apparaît comme un despote oriental hanté par le souvenir d’Alexandre. Claude* est un pédant, mais il est aussi l’auteur d’une législation très positive. Néron a droit à tous les commentaires et à toutes les réputations. Vitellius laisse seulement le souvenir de sa goinfrerie. Vespasien* a laissé l’impression d’un bourgeois provincial avaritieux. Titus* est tout à l’opposé du nouveau Néron qu’on avait redouté. Domitien* élabore le système défensif de l’Empire et annonce déjà le « dominat », nom que l’on donne aujourd’hui à l’absolutisme sacré, qui fait des progrès à mesure qu’avance l’Empire. Trajan* est un conquérant, un administrateur et un bâtisseur. Hadrien* est un voyageur et un dilettante, mais aussi un maître efficace. Antonin* le Pieux est dévot et conservateur. Marc Aurèle* est un empereur philosophe, Commode* un despote qui se prend pour Hercule, et Caracalla* un sanguinaire qui ne s’intéresse qu’aux armées.

Malgré les défauts de leur humanité, les empereurs sont déifiés de leur vivant ou, plus sûrement encore, après leur mort, à moins que leur mémoire ne soit condamnée, leur nom martelé sur les monuments, leurs statues décapitées. La tradition du culte impérial provient de traditions orientales et hellénistiques manifestes. Le culte de Rome et d’Auguste se célèbre dans le cadre des provinces, où il se présente comme une manifestation de loyalisme, et les assemblées des notables de province sont à la fois religieuses et politiques. À la fin du iie s., les dédicaces relatives au culte impérial n’émanent plus de particuliers, mais seulement de magistrats ou de collectivités, ce qui implique une relative désaffection. En revanche, le cérémonial de la Cour est destiné à se préciser, à se marquer de religiosité : tout ce qui touche à l’empereur devient sacré ; lui-même est adoré par des sujets prosternés. Mais ce sont là des manifestations d’orientalisation d’époque tardive (iiie s. surtout).

Les cadres politiques de l’Empire ne sont plus ceux de la République. L’empereur observe souvent de la déférence ou une apparence de déférence à l’égard du sénat, désigne des consuls en surnombre (consuls suffects), laisse le sénat désigner les magistrats qu’il a proposés. Parmi les sénateurs, constitués en ordre héréditaire, l’empereur choisit des curateurs, à qui de hautes fonctions sont confiées. Dans l’ordre équestre, où l’on entre sur acceptation impériale, se recrutent des procurateurs, autres hauts fonctionnaires qui dirigent nombre de services tant urbains que provinciaux, car une hiérarchie paperassière se développe. Le préfet du prétoire, chef de la garde prétorienne, est un personnage de premier plan, chargé, entres autres tâches, du ravitaillement de l’armée. L’administration des domaines impériaux, devenus immenses grâce aux confiscations répétées, est aux mains de toute une hiérarchie. Elle comprend les mines, qui étaient souvent propriétés privées sous la République.


La paix romaine

L’armée est une armée de métier, recrutée un peu partout dans l’Empire. Mais les soldats vont souvent opérer loin de leur pays d’origine. Les opérations de conquête se poursuivent (Bretagne*, Dacie*). Au iie s., la politique de défensive, déjà sagement amorcée sur certaines frontières, tend à se généraliser. L’Empire s’entoure de retranchements au nom significatif de limes, frontière. Le limes n’est pas une impénétrable ligne de défense, et des échanges économiques se pratiquent avec le pays barbare. Le danger du voisinage se fait sentir : les Barbares du Nord sont souvent en mouvement. Sous Néron, Sarmates et Roxolans bougent déjà aux abords du Danube. Mais la conquête de la Dacie contribue à enrichir le pays. Le Danube s’anime plus qu’avant, et le commerce s’étend en pays barbare. Des envahisseurs viennent de loin, suivant les voies commerciales. Sous Marc Aurèle, leur menace devient sérieuse. Mais la population de l’Empire n’est pas encore concernée. Elle jouit de cette paix tant vantée, de ces communications intérieures sûres, voies rapides ou mer sans pirates.

Les provinces, gouvernées les unes par les délégués de l’empereur, les autres par ceux du sénat, bénéficient de statuts divers. L’Égypte* est ainsi considérée comme patrimoine impérial. Les cités ont des statuts non moins divers. Chaque province possède sa physionomie propre. L’Égypte, dont le pittoresque provoque une vague d’égyptomanie esthétique et religieuse, est un grenier à blé qui jouxte ce foyer intellectuel, cosmopolite et turbulent que demeure Alexandrie*. La Grèce propre est un désert, mais Athènes* est un musée et une université. L’Asie Mineure prospère sous l’autorité d’une très riche bourgeoisie hellénisée. La Syrie bénéficie des échanges caravaniers actifs avec un Orient lointain. Tous ces pays de l’Orient romain ont adopté les institutions de Rome sans perdre l’usage de la langue grecque et de maintes traditions hellénistiques. La vie intellectuelle y est active.

L’Occident s’est très vite romanisé, à l’exception des campagnes, où certains continuent à parler punique ou gaulois. L’Espagne est fortement colonisée. Elle donne à Rome plusieurs empereurs et des écrivains (Quintilien, Sénèque*, Lucain, Martial). La Narbonnaise n’a rien à envier à l’Italie sous le rapport de la romanisation. La Gaule* chevelue, à première vue plus sauvage, a été fortement pénétrée et mise en valeur. Elle voisine avec une Germanie* romaine très active, du fait de la présence des légions, et dont les villes, issues des camps, ont une physionomie originale. La Sicile* et l’Algérie* sont des terres à blé, grandes pourvoyeuses de la capitale impériale. En Afrique* romaine, de vastes domaines existaient là où il n’y a plus qu’un désert. Partout, les élites participent pleinement à la civilisation et aux institutions de Rome. Dans des cités bien bâties, honorées de subventions impériales, les notables se disputent les fonctions publiques et dépensent avec vanité pour l’embellissement de leur patrie. Seuls songent à se révolter les Juifs, qui se heurtent longtemps à l’incompréhension des empereurs.