Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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roman (suite)

Cependant, Hercule Poirot ou le « Saint » devront coexister avec le commissaire Maigret, policier officiel qui ravit ses apanages au détective privé, démocratise l’enquête, bannit toute discrimination sociale dans l’exercice de sa profession, et surtout assouplit l’aspect de jeu d’échecs (souvent gratuit) de l’intrigue policière en donnant leur place aux mobiles psychologiques du criminel. Mais même dans l’œuvre de Simenon le schéma d’Edgar Poe demeure valable. Maigret a sur ses collègues de la Préfecture de police la même supériorité que Sherlock Holmes ou Hercule Poirot sur Scotland Yard. La même dialectique est respectée entre les fausses évidences et les secrets réels. Et les enquêtes de Maigret procèdent du manichéisme dont relevaient celles de Holmes : au terme du récit, le Bien et le Mal s’opposent.

On concevra donc qu’en publiant Pas d’orchidées pour miss Blandish (1947), James Hadley Chase, s’il ne crée pas un genre, en fixe néanmoins les traits avec une force décisive. Comme son nom l’indique, le thriller est un roman (policier) destiné à faire frissonner d’horreur le lecteur. Horreur tenant avant tout à ce que les valeurs et les axes du roman policier classique sont démembrés et mélangés. Si, de Conan Doyle à J. Dickson Carr (la Chambre ardente), des innocents sont sauvés du masochisme par un détective providentiel, en revanche Chase et, par exemple, Mickey Spillane exposent à un sadisme généralisé tous les représentants des classes bourgeoises et petites-bourgeoises, criminels ou non. Il n’est nullement nécessaire, désormais, que le détective confonde le malfaiteur. La même violence, les mêmes tares unissent le monde des victimes, celui des tueurs et celui des défenseurs de l’ordre. Dans la grande majorité des cas, le thriller abolit l’idée de salut. Le tueur comme la victime sont souvent abattus au moment même où ils pouvaient se croire en sûreté.


Des modèles aux anti-modèles

Le roman policier constitue un type de narration bien déterminé, aux règles évidentes et dont les personnages principaux ont la stabilité, la perfection ou du moins l’inaltérable cohérence des héros épiques. Sherlock Holmes, Maigret, semblables en cela aux protagonistes des bandes dessinées, pourraient revenir éternellement dans d’innombrables récits. Les autres modes d’expression romanesque qu’on a évoqués comportent seulement des traits distinctifs de la personne humaine.

La personne n’est pas l’individu. C’est une certaine idée, une certaine image de l’homme et des relations humaines à tel moment de l’histoire d’une civilisation. La personne est un exemple, aux deux sens du terme : elle synthétise un échantillon d’êtres dans leur condition socio-historique réelle, mais elle traduit aussi leurs aspirations, leurs croyances, leurs idéaux, tels qu’un écrivain, un dramaturge, un cinéaste les interprètent et les mettent en forme. La personne, dans les arts du langage et en tout premier lieu dans le roman, est située, dans son expression, à un niveau supérieur à celui de telle idéologie réelle que l’écrivain a pu constater dans la société dont il est l’observateur. Comme nous l’avons dit, c’est l’essence même, mais « vivante », d’une conception progressiste de la personne que traduit la Nouvelle Héloïse.

Mais la notion de personne est liée à celle de vie civile, et civique. L’idée de personne se manifeste en Grèce avec la tragédie, quand la cité est en mesure de mettre en cause le destin, arbitrairement fixé par les dieux. Pourtant, la tragédie, si elle montre l’homme prenant conscience de sa condition d’être social et historique, le retient néanmoins sur le seuil de cette condition. Le théâtre tragique occidental n’accordera en effet la qualité de personne qu’à des figures puissantes, le plus souvent par la naissance. G. Büchner*, le premier, conférera à un humble (Woyzeck) une dimension tragique, en revendiquant pour lui ce droit à la passion réservé aux princes par Shakespeare, Corneille, Racine. Par contre, la personne romanesque suivra la dynamique de l’histoire sociale : le roman nous montre qu’à chaque bouleversement social une nouvelle conception de l’homme se manifeste. Le roman aura reconnu la qualité de personne à des êtres de tous les niveaux sociaux, encore que le naturalisme soit une noble exception : du Roman bourgeois de Scarron à Voyage au bout de la nuit de Céline, les romanciers auront traité le problème de la personne en fonction des classes bourgeoises et petites-bourgeoises.

Nous disons « problème de la personne » parce que l’écrivain doit instaurer un rapport entre des idées (ou des idéaux) et des êtres sociaux concrets : il lui faut mettre en relation la personne et le personnage. Tantôt, le personnage sera le simple support de la « personne » que le romancier veut illustrer et défendre, tantôt au contraire il sera le porte-parole (à part entière, ou presque) de l’écrivain. Marivaux fait parler Marianne, mais Saint-Preux parle comme Rousseau, alors que ces deux personnages vont dans le même sens « idéologique ». Stavroguine et les protagonistes de Malraux sont des porte-parole, mais les figures des romans de Zola sont seulement des sujets d’expérience, grâce auxquels le romancier démontre sa vision scientifique et socialiste du monde.

Il reste que la personne n’est exemplaire qu’en tant qu’elle se détache d’un contexte réel et précis. La représentation de la personne par le romancier dépend de deux conditions. L’écrivain doit d’abord pouvoir rencontrer des êtres qui résument des catégories sociales bien distinctes. Les individus ainsi observés (ce seront les personnages secondaires) sont porteurs des langages (des messages) de leurs groupes respectifs, qui, confrontés les uns avec les autres, informent le romancier sur la nature (physique, morale) d’une société, sur ses « moteurs ». Il faut ensuite que l’écrivain ait pu observer des individus assez sensibles et intelligents pour juger de la valeur des rapports sociaux tels qu’ils les vivent (le plus souvent avec souffrance) dans une couche sociale, et, à partir de cette expérience, juger la société dans son ensemble. Ces individus, qui sont avec lui en rapport de sympathie affective, intellectuelle, morale, le romancier les condense en une seule figure, celle de son personnage principal (ou du narrateur). Entre le héros du roman et l’écrivain existe en effet une relation de projection mutuelle : Flaubert et Emma Bovary, Balzac et Rastignac, Dostoïevski et Raskolnikov, Melville et le capitaine Achab sont interdépendants.