Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
R

roman (suite)

On admettra, avec Lévi-Strauss, que le mythique s’oppose au romanesque comme un espace structuré, organisé s’oppose à un écoulement temporel qui, toutefois, emporte des mythes démembrés, dans le vain espoir de retrouver la cohérence, l’ordre, l’harmonie. Mais il suffit de voir à quel point la composition des récits de Stendhal diffère de celle de l’œuvre de Proust pour que se pose le problème des structures romanesques. Dans ses périodes de formation, le roman se présente comme un flux de mythes dégradés. Néanmoins, il ne tardera pas à se « re-grader » en fonction du sens décelé par l’écrivain dans telle réalité sociale, mais aussi du sens qu’à ses yeux cette réalité devrait avoir. À cette dialectique du sens correspond une dialectique de la forme : les aspects d’une réalité historique sous-tendent les formes romanesques, mais celles-ci ne sont jamais réductibles à ces aspects. Le roman ne reflète pas le réel, il en est le miroir, aux diverses et multiples configurations littéraires. Pour Lévi-Strauss, le roman est le signe même d’une « poursuite exténuante de la structure » (mythique). Pertinente quant au feuilleton ou aux romans sentimentaux, cette proposition intente en quelque sorte un procès de tendance à Proust comme à Dostoïevski. Car, pour ces écrivains, le monde comporte des structures objectives, à partir desquelles le roman doit proposer des modèles de réflexion esthétiquement organisés. En se « livrant à l’histoire », les sociétés occidentales ont suscité des œuvres romanesques fermement structurées.

Avant de considérer les substances du roman, puis sa nature proprement artistique, on citera un passage d’un article du psychologue Ignace Meyerson (« Quelques aspects de la personne dans le roman », 1951) :

« Il n’y a pas d’homme en soi [...]. Le romancier décrit nécessairement l’homme d’une société et il décrit en même temps une société. Seignobos disait souvent : le roman est, pour nous historiens, la seule façon correcte de connaître la vie réelle, publique ou privée, des hommes du passé, leur sensibilité, leur représentation du monde [...]. Le romancier réaliste décrit une société [...] avec le souci de l’exactitude historique et sociale. Le romancier non réaliste le fait sans le vouloir. Il croit peindre l’homme en général ; en fait, le plus souvent, il peint l’homme qu’il connaît le mieux : celui de sa société étroite [...]. Tout roman est une condensation et une dramatisation. Et il y a une histoire des procédés et des techniques du roman comme il y a une histoire psychologique et sociale du roman. »


Les substances du roman


L’institution romanesque

En remarquant (le Degré zéro de l’écriture, 1953) que le roman est un « acte de sociabilité » qui « institue la littérature », Roland Barthes aura exprimé la signification profonde et globale du roman dans les sociétés modernes. Depuis la fin du xviiie s., le roman se présente comme une institution littéraire. Il est par excellence le genre propre à exprimer les institutions d’un ensemble social et les diverses « visions du monde » qu’elles impliquent. De même doit-on tenir le roman comme un mode d’expression exemplairement sociologique quand on voit le nombre de romanciers gratifiés du prix Nobel, la quantité de prix littéraires destinés au roman, et à quel point certains de ces prix favorisent (et dans une large mesure conditionnent) la production du roman. L’écriture romanesque occupe une grande place dans le marché du livre, et c’est en écrivant un roman qu’un auteur cherche le plus souvent à entrer dans la littérature. L’institution romanesque s’est développée parallèlement à l’expansion (et aux différenciations) des sociétés industrielles et du capitalisme. Balzac, A. Dumas*, Jules Verne*, maint romancier moderne sont des écrivains sous contrat : le principe de la production en série n’est pas étranger à la création du roman. Le romanesque sous-tend, à vrai dire, les différents « media » de notre époque : cinéma*, radiodiffusion*, télévision*, bandes* dessinées et une part de la publicité*. Enfin, l’institution romanesque aura correspondu aux aspects culturels de l’impérialisme occidental. Dans les nations vouées à imiter l’Occident de plein gré (Japon) ou de force (Chine, islām) se produisit un dépérissement des modes de récit « traditionnels » au profit d’œuvres directement marquées par les écoles romanesques européennes, en particulier les réalismes balzacien et naturaliste. En revanche, c’est surtout par le roman (écrit soit en langue nationale, soit en anglais ou en français) que devait se traduire l’aspiration à l’indépendance des peuples colonisés ou semi-colonisés.

À un niveau plus profond, le roman est une institution par son caractère de totalité culturelle. L’utilité encyclopédique caractérise l’œuvre de Cervantès, de Rousseau, de Balzac, de Zola, de R. Rolland*, de R. Martin* du Gard : non seulement le romanesque reflète une réalité sociale vaste et complexe, mais encore il instruit le lecteur dans le domaine qui est aujourd’hui celui des sciences humaines.

Mais, là encore, il faut rappeler la profonde coupure qui se produit au xixe s., et plus tôt si l’on songe à Swift* et à Sade. Le roman devient une contre-institution quand Dostoïevski, Proust, Faulkner, Joyce refusent de dépeindre des individus adaptés aux normes de la société. Le roman conserve son caractère de totalité culturelle, mais pour exalter, cette fois, une culture vraie, vivante, sentie, le contraire même d’une culture officielle sclérosée, oppressive, dirigée. Bouvard et Pécuchet marque une date décisive dans l’histoire du roman : l’humanisme bourgeois, le culte de la science et des techniques y sont pris à la lettre, et par là tournés systématiquement en dérision. Joyce se refuse explicitement à « instituer la littérature » par le roman. Privilégiant un autre ordre que celui de la société, de la culture et de l’histoire actuelles, l’écrivain novateur s’attaque à l’institution romanesque comme le peintre original pratique une anti-peinture.