Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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roman (art) (suite)

La réhabilitation commença avec les romantiques, mais, bien que l’invention de l’expression art roman remonte au moins à 1818, longtemps encore le nouveau prestige du Moyen Âge se concentra sur le « siècle dos cathédrales », donc sur le xiiie, gothique. Des chefs-d’œuvre des xie-xiie s., seul était vraiment populaire Vézelay, cette éclatante mais ultime réussite qui, à bien des égards, annonce déjà l’âge suivant. Le mythe du progrès aidant, l’art roman ne semblait qu’ébauche — volontiers jugée « gauche et maladroite » ou, au mieux, « naïve » — de ce qui s’épanouirait dans le gothique. C’est à partir de 1930 seulement qu’Henri Focillon (1881-1943) commença d’étudier l’art roman comme un « style » distinct, valant pour lui-même. La preuve que l’intérêt se trouvait désormais mieux centré, c’est qu’il se porta sur les monuments les plus représentatifs, par exemple Saint-Philibert de Tournus.


Le style roman

Pour définir ce style, les caractères tout extérieurs dont beaucoup se contentent s’avèrent trompeurs. Ainsi, les romantiques insistèrent sur le côté sombre de l’architecture romane, opposé aux éclats des verrières gothiques ; mais Vézelay est plus clair que Notre-Dame de Paris. Dira-t-on que l’art roman est solide, voire pesant, face à l’envol gothique ? Mais l’élancement des proportions de Conques (22,10 m de haut pour 6,80 m de large) [v. Rouergue] est bien plus al firme que celui de la cathédrale de Reims (38 m, 14,65 m). On ne peut davantage s’en tenir au repère de l’arc en plein cintre, car l’arc brisé ou même la croisée d’ogives apparaissent dès la fin du xie s. dans des édifices aussi typiquement romans que Cluny III, la cathédrale de Durham ou l’abbatiale de Lessay, en Normandie.


Insuffisance des repères géographiques

Depuis l’Abécédaire d’archéologie (1850-1862) d’Arcisse de Caumont (1802-1873), l’archéologie française avait cru pouvoir faire fond sur des « écoles régionales » : le Nord, la Normandie-Bretagne, l’Ouest (Anjou, Touraine, Saintonge), le Sud-Ouest, l’Auvergne, la Rhénanie, la Bourgogne, la Provence enfin. Mais ce cadre géographique est doublement inadéquat. Car, d’une part, les régions se scindent en « écoles » nettement distinctes : quoi de commun entre art roman normand et breton, entre les églises du diocèse de Clermont et celles du Velay, entre Tournus, Cluny et Vézelay ? D’autre part, dans les lieux les plus divers, apparaissent des constantes dont l’origine est généralement loin de trouver une explication qui s’impose.

L’influence des routes de pèlerinages, théorie née des reconstitutions de Joseph Bédier (1864-1938), soutenue par Louis Bréhier (1868-1951) ou, avec plus d’éclat, par Arthur Kingsley Porter, ne doit être ni forcée ni complètement déniée ; elle s’avère extrêmement complexe, car les routes se parcourent dans les deux sens, et les liens entre deux chantiers sont donc souvent réciproques, sans compter qu’ils se conjuguent avec toutes les autres influences interrégionales.

Parmi celles-ci joue sans doute au premier chef l’impulsion monastique (et un peu plus tard, celle des « chapitres » de chanoines, mais plus localement circonscrite). En pleine expansion, les moines sont forts d’une vie religieuse alors intense, de l’autarcie prévue par la règle bénédictine et du rôle économique, pédagogique ou culturel que leur attribuent les pouvoirs temporels. Les monastères seront donc aussi les principaux centres de l’invention romane, avec l’appui des « grands abbés » constructeurs comme, autour de l’an mille, Guillaume de Volpiano (Saint-Bénigne de Dijon*), Oliba (Ripoll et Cuxa), Gauzlin (Saint-Benoît-sur-Loire) et plus tard Odilon ou Hugues de Cluny. Mais il ne faut pas exagérer l’influence d’un centre comme Cluny*, dont dépendent pourtant 800 maisons qui lui assurent un rayonnement « européen » et qui l’amènent à jouer un rôle de premier plan dans l’organisation des routes de Saint-Jacques-de-Compostelle*. Car Cluny, qui est tout autre chose qu’un ordre « centralisateur », laisse la plus grande liberté aux traditions artistiques locales.

L’extension géographique romane déborde en tout cas les « régions » trop uniquement françaises. L’Espagne* peut revendiquer ancienneté, abondance de monuments et invention au moins égales à celles que l’on admire dans notre pays. L’Italie* « lombarde » et l’Allemagne* « ottonienne » ne sont pas moins précoces, ni moins riches, encore que d’un art assez différent de celui de l’axe franco-hispanique. Mais il faut tenir compte aussi d’une Angleterre, d’une Scandinavie, d’une Dalmatie romanes : bref, tout ce qui n’est pas dans la zone directe d’influence soit de Byzance, soit de l’islām. L’implantation y est d’ailleurs assez irrégulière, car il semble qu’elle suive de préférence les vallées ou, à l’occasion, les déplacements d’habitat. Quoi qu’il en soit, on est stupéfait qu’après des ruines séculaires la densité reste telle : plus de 200 monuments rien que dans le département de Saône-et-Loire. En Normandie*, en Saintonge (v. Aunis, Saintonge et Angoumois), en Auvergne*, en Catalogne* et dans toutes les grandes régions romanes, il y a pour ainsi dire autant d’églises romanes que de villages ou d’anciens sites monastiques. Et ce simple fait témoigne que nous sommes en présence d’un art qui n’est pas seulement le fruit d’un rare génie, appuyé sur un mécénat princier — comme c’est généralement le cas des grandes basiliques —, mais qui est aussi, le plus souvent, l’œuvre populaire d’artisans locaux.


Les cadres chronologiques

Ils ne sont pas moins fuyants. Non seulement, faute d’archives, les datations sont généralement conjecturales, mais on ne sait plus trop bien où commence l’art roman. Longtemps, sur la foi de l’image poétique du chroniqueur Raoul Glaber († v. 1050), on avait admis que, à partir des premières années du xie s. seulement, « ce fut comme une émulation d’un peuple à l’autre : on aurait cru que le monde, secouant ses vieux haillons, se revêtait partout de la blanche robe d’églises neuves ». La sculpture passait même pour n’être survenue qu’à la fin du xie s. Mais on sait maintenant que les « terreurs de l’an mille » ont été bien exagérées. Raoul Glaber lui-même reconnaît que bien des églises rebâties alors « étaient encore très convenables ». Le siècle terrible s’écoulerait plutôt entre 850 et 950, et encore, pour la France surtout. José Puig y Cadafalch (1867-1956) a pu revendiquer l’existence d’un « premier art roman », tant lombard que catalan ; et dans quelle mesure ne conviendrait-il pas de remonter plus haut encore, jusqu’aux précurseurs que sont les arts irlandais, scandinave ou asturien ?