Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Robbe-Grillet (Alain) (suite)

Car les vingt-quatre heures « en trop » des Gommes contredisent l’« homme de trop » de J.-P. Sartre, qui se sent exclu des objets et des hommes dans la mesure même où ceux-ci cherchent à l’engluer par et dans leur « existence ». L’homme de Sartre ne peut être libre qu’en prenant conscience de cette existentialité irrémissible, en fonction de laquelle il doit donner à sa vie un sens toujours renouvelé, qui lui permette de dominer la pression des « autres » et du monde. Pour Robbe-Grillet, une telle conception de la liberté est illusoire : seule la vue (à laquelle le narrateur de la Nausée, Roquentin, avait expressément refusé de faire confiance au profil d’un « sentiment de l’existence ») peut préserver la liberté de l’homme. « Entre le monde et moi, la vue reste l’opération la plus efficace. » Sartre conçoit l’individu en situation dans les choses. Robbe-Grillet considère l’homme situé devant elles.

Ce « regard » et cette « école du regard » devaient susciter d’innombrables commentaires. La plupart des commentateurs de Robbe-Grillet ont volontiers confondu la vue des objets avec ces objets mêmes, à moins qu’ils n’aient cru que les « personnages » de ses romans représentaient de façon exemplaire l’homme de l’âge technologique et de l’économie de marché, rendu tellement passif qu’il ne peut plus être que le pur spectateur des choses (de la « réification ») qui le cernent de toutes parts. Pourtant, les textes théoriques de Robbe-Grillet (notamment Nature, humanisme, tragédie) sont très précis quant à la fonction que celui-ci accorde au regard dans le romanesque, et il n’est pas un de ses livres où l’homme se comporte en simple spectateur. Pour Robbe-Grillet, le regard doit faire obstacle à trois illusions : celle du naturel, celle de l’« humain », celle du tragique. Ce sont, dit-il en substance, trois « nécessités » qu’une civilisation s’est forgées jadis et qui sont aujourd’hui des « notions périmées », comme l’est celle de « personnage représentatif ». Nous vivons dans un monde où « plus rien n’est naturel ». L’humanisme est mort car les hommes ne sont plus « reliés entre eux ». Enfin, le tragique n’a plus de raison d’être dans un univers menacé par des forces n’ayant plus rien de métaphysique, ni de religieux. Le monde moderne est celui où le réel est, sans plus.

Dans les fictions de Robbe-Grillet, cet être de la réalité consiste non pas dans les objets auxquels l’homme serait soumis, mais bien dans les contours, les dimensions, les situations des choses, qu’il faut d’abord constater si l’on veut agir sur elles. En particulier, si l’image cinématographique a été, sans aucun doute, déterminante dans l’inspiration de Robbe-Grillet, cette présence visuelle du monde prend dans ses textes une valeur et une signification très différentes de celles qui sont attachées à la représentation filmique du réel. Le spectateur d’une image de film n’a le loisir d’être sensible qu’à la beauté et à sa charge de sens, alors que Robbe-Grillet propose à son lecteur une perception analytique du « cinéma » : il l’informe sur les places et les fonctions respectives des choses et des gens, pris en eux-mêmes. Tantôt, comme dans le début du Voyeur, le romancier précise l’angle formé par le trajet d’un navire avec le quai qu’il va aborder, tantôt (la Jalousie) il insiste sur le fait qu’un regard ne s’exerce jamais qu’ici-et-maintenant sur les objets : ceux-ci sont de strictes apparitions. L’écrivain s’abstiendra donc de tout commentaire sur les comportements de son « personnage ». Il ne l’aidera pas à percevoir le monde, et c’est cette absence d’aide qui a fait, sans doute, accuser Robbe-Grillet d’écrire des œuvres privées de « réalité humaine ». Voici un bref passage de la Jalousie : « Il faut un regard à son assiette vide, mais salie, pour se convaincre qu’elle n’a pas omis de servir. Maintenant le boy enlève les assiettes. Il devient ainsi impossible de contrôler les traces maculant celles de A... — ou leur absence, si elle n’était pas servie. »

Ces lignes suffisent à indiquer que Robbe-Grillet ne prive pas la réalité de sens, mais qu’au contraire la vue qu’il privilégie implique une activité intellectuelle. La Jalousie (œuvre la plus « symbolique » de l’écrivain) met en jeu, tour à tour, une logique de la certitude (quand les choses sont présentes au regard) et une logique de l’incertitude (quand elles disparaissent et qu’alors l’observateur est contraint de fixer une réalité nouvelle). Cette « école du regard » est réaliste à deux titres. D’une part, on assiste à la situation fondamentale de l’homme en proie à la jalousie, qui s’use les yeux et l’imagination en quête d’une « preuve ». D’autre part, le texte présente une réalité d’un nouveau genre : ni Balzac ni Proust n’avaient ainsi analysé la radicale extériorité du monde, ne l’avaient décomposé en éléments discrets et intrinsèques de signification. Cependant, Robbe-Grillet a rappelé que, si la primauté qu’il accorde à la vue traduit sa conception du monde, la substance de ses livres relève de ses obsessions. De même, la manière dont il compose ses fictions n’est incohérente (kaléidoscopique) que si l’on oublie à quelle organisation du désordre est soumis le monde actuel. Construits comme des puzzles, la Maison de rendez-vous et Projet pour une révolution à New York rendent parfaitement compte de deux univers hétérogènes par excellence : Hongkong, New York.


Le paradoxe de la fiction

La composition des romans de Robbe-Grillet pose le problème du sens comme il avait été posé par Joyce et par Faulkner, et comme le pose Beckett à l’époque de la publication des Gommes. Le texte se compose le plus souvent d’éléments entrecroisés ou simplement juxtaposés (et non plus « suivis »), parce que l’écrivain tient à montrer qu’une même situation, un même objet sont passibles de deux significations dont l’une a autant de validité que l’autre : dans un monde désormais privé de valeurs sûres, nous sommes voués à interpréter le réel, c’est-à-dire à choisir entre deux ou même plusieurs sens — à condition qu’ils nous soient proposés par une écriture précise. La rigueur dans l’incertitude caractérise le « nouveau roman ». L’art des possibles narratifs pratiqué par Robbe-Grillet consiste essentiellement en ce que ceux-ci sont disposés sur deux plans successifs, ou plutôt « en fourche », un sens qui relève de l’imaginaire et un sens qui appartient aux objets normaux. Ces deux sens sont unis par une relation logique. Robbe-Grillet nous rappelle en effet (mais de façon systématique) une vérité qui traverse toute l’œuvre de Proust : l’imaginaire est le double du normal. En lisant ses romans, nous devons admettre qu’entre un lieu représenté sur une carte postale et ce lieu même la différence n’est que le degré, mais qu’elle est essentielle. De même, tel personnage « descendu » soudain d’un tableau et ce personnage « humain » sont-ils à la fois semblables et distincts. L’idée de duplication est fondamentale dans une écriture romanesque fondée sur le fait que notre imagination consiste d’abord en un recommencement de nos perceptions.