Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Risorgimento (suite)

Mais les plus populaires de ces patriotes qui souhaitaient voir leur pays cesser d’être gouverné par des dynasties étrangères, hormis celles du Piémont et de la république de Venise, furent sans doute le poète tragique Vittorio Alfieri*, Piémontais lui-même, et le Vénitien Ugo Foscolo*, qui s’exila en Angleterre après que Bonaparte, en cédant Venise à l’Autriche par le traité de Campoformio (1797), eut déçu les espoirs des plus ardents pionniers de l’indépendance nationale.

Le plus grand obstacle à cette indépendance était toutefois l’existence, au centre de la péninsule — et, la divisant en son milieu —, des États* de l’Église, formés par adjonctions successives depuis Charlemagne au profit de la papauté. La renonciation spontanée à ce privilège apparaissant impossible à obtenir des pontifes alors régnants, le Risorgimento prendra de ce fait une couleur d’apparence anticléricale, mais d’apparence seulement, car, en réalité, de très nombreux et très fervents catholiques contribuèrent à le souhaiter, voire à y travailler, estimant que la possession et l’administration d’un État temporel n’étaient nullement nécessaires au prestige et à l’influence de la papauté. La voie de conciliation entre ces points de vue différents n’en constituera pas moins une source majeure de conflits doctrinaux et même armés au long du xixe s.

L’extension de l’influence française dans presque toute l’Italie sous le Consulat et l’Empire y renforça les aspirations des patriotes à l’indépendance, bien que la France y représentât elle-même un pouvoir étranger. Napoléon Ier, qui, à un an près, aurait été né en Corse sujet italien, n’en veilla pas moins à tempérer tout ce qui pouvait apparaître à la population profitable seulement à l’occupant par droit de conquête. Dans la république Cisalpine, devenue par la suite royaume d’Italie, en Toscane, dans la république de Gênes, plus tard dans le royaume de Naples, le pouvoir législatif et parfois même l’exécutif restèrent en des mains italiennes : ainsi F. Melzi d’Eril, vice-roi à Milan, les commissaires du gouvernement à Gênes et surtout Murat* à Naples, qui put apparaître trahir l’Empereur au bénéfice de ses sujets, ce qui lui a valu de garder un droit imprescriptible à la reconnaissance de la nation italienne. Seuls le Piémont, Venise et plus tard Rome furent tenus d’une main ferme et restèrent dociles aux exigences stratégiques et morales de la prépondérance française, dont l’effet favorable au développement économique, politique et philosophique de toute la péninsule n’est plus nié aujourd’hui par aucun historien italien.

Les premiers mouvements révolutionnaires visant au renversement des régimes autocratiques se produisirent en juillet 1820 à Naples et en mars 1821 à Turin, où régnait en titre le roi Victor-Emmanuel Ier, demeuré en Sardaigne. Ils furent étouffés promptement par les troupes autrichiennes à Naples, mais plus difficilement à Turin, car les éléments soulevés comptaient sur l’appui du prince Charles-Albert* de Savoie-Carignan, à qui le trône devait revenir, bien qu’il fût seulement cousin du roi, celui-ci n’ayant pas d’héritiers mâles et son frère cadet, Charles-Félix, n’ayant aucun enfant. Aussi des officiers de haut rang et de vieille noblesse complotèrent-ils d’appuyer les visées libérales que l’on supposait à Charles-Albert.

Charles-Félix se trouvait alors à Modène, et Charles-Albert exerçait la régence. Les troubles se propageant rapidement dans l’armée, ce dernier accepta de proclamer la Constitution d’Espagne. Charles-Félix intima alors à son neveu l’ordre de venir le rejoindre et de désavouer les officiers qui voulaient le pousser à seconder leurs vues. Craignant d’être déshérité, Charles-Albert obéit. La plupart des conjurés émigrèrent en France, où ils demeurèrent jusqu’en 1848. Le plus actif, le comte Santorre di Santarosa (1783-1825), alla combattre en Grèce pour la libération de ce pays, qu’opprimaient les Turcs, et y trouva la mort.

En fait, Charles-Albert n’était nullement un libéral, malgré son éducation poursuivie en France et à Genève. Très religieux, il était tourmenté de scrupules devant l’abandon des traditions de sa famille, comme le lui conseillaient ses amis. Il hésita peu à décevoir ceux-ci et se rendit à Modène, où Charles-Félix refusa de le recevoir. À Florence, le grand-duc, son beau-père, se montra plus doux. Par la suite, Charles-Albert subit l’humiliation de devoir aller combattre en 1823 les libéraux d’Espagne, alors victorieux, en s’engageant dans le corps expéditionnaire français chargé, par le congrès de Vérone (1822), d’aller y rétablir l’absolutisme, mais, finalement, ses droits à la couronne de Sardaigne furent respectés, et il la ceignit en 1831, à la mort de Charles-Félix.

Durant ces dix années (1821-1831), plusieurs sociétés secrètes qui s’étaient constituées après la Révolution intensifièrent leur action afin de poursuivre clandestinement la poursuite d’un changement de régime. La plus célèbre et la plus active fut celle des carbonari, sorte de franc-maçonnerie qui s’étendit à toute la péninsule. Elle était formée de ventes, ou groupes de vingt affiliés, qui ne connaissaient pas d’autres chefs que ceux avec qui ils étaient en contact permanent. Elle compta de nombreuses victimes, surtout dans le royaume de Naples, où Ferdinand Ier (ou IV) était détesté, et dans le duché de Modène, où le duc François IV, qui espérait pouvoir supplanter Charles-Albert du fait qu’il avait épousé la fille aînée de Victor-Emmanuel Ier, se montra particulièrement dur dans la répression des menées révolutionnaires.

Un jeune prêtre, Giuseppe Andreoli, y fut mis à mort en 1822 sous les yeux de ses compagnons emprisonnés, bien qu’il lui fût seulement reproché d’avoir fait quelques recrues pour la Charbonnerie. À Milan, la police autrichienne traqua et déporta dans la sinistre forteresse du Spielberg, en Moravie, le célèbre écrivain Silvio Pellico (1789-1854) et son ami Piero Maroncelli (1795-1846), le comte Federico Confalonieri (1785-1846), le marquis Giorgio Pallavicino (1796-1878) et d’autres gentilshommes, qui ne furent graciés qu’en 1836 par le nouvel empereur Ferdinand Ier. D’autres libéraux, tels la princesse de Belgioioso (1808-1871), le comte et la comtesse Arrivabene, le poète Giovanni Berchet (1783-1851), étaient venus s’établir en France ou en Belgique, le climat moral de Lombardie étant devenu irrespirable ; à Florence étaient arrivés de Naples le général Pietro Colletta (1775-1881) et l’avocat Giuseppe Poerio (1775-1843), qui avaient discipliné les humeurs du premier Parlement napolitain, l’érudit Pietro Giordani (1774-1848) et le Dalmate Niccolo Tommaseo (1802-1874), également préoccupés de garder à la langue italienne toute sa pureté, que le mélange des populations risquait de corrompre.